Gelé...

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Père, grand père, cheveux blancs, très blancs. Amoureux par dessus tout des rivières, de l'eau qui court, des fleurs des champs et des troupeaux de Sallers et de Charolaises. Adepte des songeries  [+]

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Justin n’était pas un homme riche, loin s’en faut. Sa réputation d’homme à tout faire ne lui facilitait pas l’existence. Son père lorsqu’il était encore vivant -Il décéda voici deux ans- ne cessait de répéter sans doute sans penser à mal et sans vouloir spécialement viser son fils : ‘’Homme à tout faire - Bon à rien !’’ Ce n’était pas gentil pour Justin car justement il savait tout faire, et il était bon à tout ! Ca allait du bricolage au jardinage, mais il pouvait aussi faire le peintre en bâtiment, conduire un poids lourd et un autocar, réparer des circuits électriques ou des chauffages à gaz et ainsi de suite. Il n’empêche qu’on ne le payait pas cher chez les Olivetti, cette grosse société spécialisée dans la vente et la réparation de l’électro ménager. Il y travaillait depuis plus de quinze années et son salaire ne dépassait pas le SMIC. Voilà, il était trop gentil, trop serviable et vraisemblablement ce n’était pas un combatif.
Il ressassait cela dans sa tête depuis qu’il s’était couché dans son congélateur, après le boulot. Il n’avait même pas dîné.
« Ah, cette engueulade avec ma femme, ce n’est pas possible. Un de ces jours, elle va me planter avec un de ses couteaux de cuisine. Toujours les mêmes reproches : T’es qu’un minable, le SMIC, à ton âge, avec tout ce que tu fais pour eux. Pauvre con ! »
Il avait claqué la porte, écœuré. On était en plein décembre, juste en début d’après midi et même s’il faisait très froid dehors, il était déjà certain de ne pas rentrer chez lui ce soir. Ils n’avaient pas eu d’enfant et sa Germaine, elle, n’avait jamais travaillé.
« Ah, ça, je la vois avec des patrons. Elle n’y resterait pas trois jours. Madame ce qu’elle aime c’est être chez elle, devant la télé ! »
Ce n’était pas la première fois que cela lui arrive, et il a toujours su où passer sa nuit : Dans l’entrepôt, là où on met les machines à réparer. Il a une grosse couverture qu’il cache dans un coin. Une fois couché dans son congélo, un vieux modèle dont il faudra bien se débarrasser un jour, on l’a réparé mille fois ! Il se calfeutre et met sa veste de travail sous sa tête en guise de polochon.
C’est ce qu’il a fait ce soir, et surtout il n’a pas oublié de placer sa boîte de sardines entre le couvercle et le corps du meuble, pour avoir de quoi respirer. C’est vaste, un engin pareil, on pourrait même y dormir à deux. Il a aussi son petit boîtier électrique dans sa poche. Avec son portable, ça fait de quoi y voir clair car après 20 heures, le vigile ferme tout, l’électricité et les portes. S’il a envie d’uriner la nuit ? ‘’Il y a suffisamment de bouteilles en plastique qui trainent par là...’’.
Le sommeil a du mal à venir, c’est normal, cette dispute ce matin, ça lui a tapé sur les nerfs.
« Et pourtant on habite un beau pays. Du soleil presque toute l’année. La montagne à portée de main, des balades superbes, les lacs dans les vallées pour pêcher. Bien sûr on n’est pas bien riche, ce n’est pas le Pérou. Mais on a quand même une voiture. On peut profiter de la vie ! »
Il pense alors à leurs randonnées quand ils étaient jeunes. Ils venaient de se marier, elle ne connaissait pas le pays, alors, la main dans la main, ils partaient dans les collines puis plus haut là où on arrive sur les plateaux, avec au dessus les fières montagnes qui vous en imposent, les troupeaux de moutons, les sonnailles, les border colleys et ces gros rochers qui ressemblent à des êtres descendus d’autres planètes.
Il revoit ses jours heureux. Peu à peu ses yeux ont tendance à se fermer. C’est là qu’il entend le vigile qui fait sa tournée. Il se tient coi, il ne veut pas d’embêtement, c’est un nouveau, ce n’est pas le Charly qui connait ses habitudes. Il l’entend qui marche lentement, il le devine regardant ici et là pour voir s’il n’y a rien d’anormal. Il approche, c’est sûr, et voilà qu’avec sa canne, il fait tomber la boîte de conserve. Le couvercle retombe et se ferme.
Justin ne réagit pas tout de suite. Puis comprenant ce qui vient de se passer, Il tape avec ses poings sur la caisse, donne des coups de pied dedans et constate que le gars ne revient pas sur ses pas. C’est vrai qu’on lui a dit qu’il était dur de la feuille. Il attend, juge la situation, la trouve inquiétante,
« Comment vais-je sortir de là, se demande-t-il. Ce n’est pas la Germaine qui va s’inquiéter si elle ne me voit pas revenir. Elle s’en fout. On dirait même qu’elle se réjouit quand je ne rentre pas. Mais Bon Dieu, quel imbécile je suis ! Il y a longtemps que j’aurais dû demander le divorce ! »
Il est dans le noir et commence à transpirer, non pas qu’il a chaud, mais la peur apparaît. Son portable ne fonctionne pas. Pas de réseau ! Il allume sa petite torche et inspecte les lieux. Les parois sont épaisses, il les connaît ces engins ! Il n’y a que la serrure qui peut lâcher. Heureusement il a son couteau sur lui, et il essaye de s’attaquer aux vis mais comme il ne parvient pas à les faire tourner, il tente de passer la lame entre le couvercle et la boîte. Il fait pression, voit que cela ne bouge pas, il accentue son effort et c’est la lame qui se brise.
« Ca commence à faire chaud, là dedans, Nom de Dieu. Je ne vais quand même pas y laisser ma peau. Ah, la garce, c’est sa faute ! » .
Il se sent gagné par la panique. IL se met à nouveau à crier, à taper sur les parois avec ses pieds et soudain, il entend se déclencher le moteur électrique.
« Merde, il ne manquait plus que cela. Alors maintenant je vais crever de froid ! »
Sur son front, coule la sueur, sa chemise est trempée. C’est qu’il commençait à sacrément transpirer. Mais il sent maintenant la fraîcheur qui gagne du terrain. C’est la congélation qui marche.
« Bon Dieu, jusqu’à quel degré il a été réglé ? Je vais crever de froid... C’est comme quand on rigolait avec les copains lorsqu’on n’arrivait pas à faire repartir une machine en panne ; On disait : ‘’un bon coup de pied dans cette saloperie et ça va redémarrer »
Peu à peu le froid gagne le compartiment. Il s’enveloppe dans sa couverture mais il sait déjà que cela ne suffira pas. Il se secoue, donne à nouveau des coups de pied, hurle. Rien n’y fait. Il se dit :
« Je suis fichu. Adieu mes randonnées, adieu mes collines, ma montagne. Je ne vais pas revoir fleurir les lavandes ni les sauges. Plus de vagues de moutons comme si c’était la mer, plus de champs d’oliviers, plus de Kakis aux fruits rougeoyants. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible... »
Il fait de plus en plus froid, il grelotte, puis c’est la torpeur qui l’envahit, c’est comme une somnolence, peu à peu, il ne sent plus rien. Ses yeux se fixent sur une dernière image : Un immense chêne vert qui se découpe sur des horizons peints en bleu et en gris.
On s’inquiète le lendemain matin. « Tu ne l’as pas vu Justin ? ». On cherche, on téléphone, on s’informe, on s’inquiète. « Non, dit sa femme au téléphone, je ne l’ai pas revu depuis hier matin ! Il n’a pas dormi chez nous. Votre Justin, c’est un sacré coureur ! » Le plus ancien des vigiles, le Charly, parle de l’entrepôt, le ‘’deux étoiles de Justin’’, comme il dit. On y va, on cherche, on ouvre enfin le vieux congélo qui est fermé et qui semble remarcher. Le compteur marque moins quinze degrés ! Stupéfaction ! Horreur ! Justin est au fond, tout recroquevillé, dur comme du bois d’olivier.
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