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Gaspard mâchouille son stylo...

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Vesper

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Gaspard mâchouille son stylo après s’être frappé le front pour la cinquantième fois au moins aujourd’hui. Sur son bureau sont éparpillées des feuilles toutes vierges de la moindre écriture. Sitôt son regard, étréci par de longues heures de veille, se pose-t-il sur la pile, qu’il s’en détourne par on-ne-sait quelle force de répulsion.
Au dehors, le soleil est à son zénith. Ses rayons, concentrés en un point unique par la baie vitrée, échauffent puis embrasent le visage du garçon.
Un nouveau bâillement lui décroche presque la mâchoire.
Encore un café, et c’est reparti, se promet-il.
Sous l’effet conjugué du breuvage et de la température toujours croissante, de vastes cataractes se mettent à dévaler sa peau. N’en pouvant plus, Gaspard ouvre grand la fenêtre. Un vent frais soulève alors les rideaux, s’engouffre dans la chambre.
Dès l’aube, le jeune garçon sèche sur son devoir de français. Mlle Florival, sa jeune et charmante professeure, désespérait de voir un jour ses chers élèves réussir dans son cours. Et pour cause, tous ou presque avaient l’imagination de veaux morts. Les donzelles écervelées de la classe se projetaient pendues au cou d’éphèbes musculeux, certes, mais au moins tout aussi vains. Les garçons, quant à eux, s’identifiaient aux différents parangons de virilité promus par la société : aventuriers, espions, acteurs de cinéma... tous arborant une barbe plus ou moins fournie.
Le puits de son imagination à lui s’était tari. Le vide qui découd ses idées lui offre quantité de fils, tous emmêlés, inextricable embrouillamini qui égare même la pensée la plus sagace. Éternel indécis, il ne sait encore lequel guidera sa plume.
Gaspard clôt alors les paupières, et la nuit descend sur son esprit. Il inspire un grand coup et l’air qui gonfle ainsi ses poumons souffle les pensées importunes...

Au commencement, une étincelle surgie du néant...
Qui grossit, grossit, et oppresse son spectateur silencieux. La bulle épousant sa clarté, goutte dans un océan de possibles, enfle, se dilate, éclate en une myriade de mondes bariolés. Débauche de couleurs, de sons, de parfums qui se perdent dans la nuit des temps. Des déserts bourgeonne l’espoir, des steppes fleurissent les destins. Les soleils y coulent leur or, les ombres y dispensent leur mercure, et dans la fièvre de leur ronde se marient. Haut, très haut, le zéphyr file les nuées, les orages tissent leur trame. Les sylphides batifolent avec les gnomes, l’endroit et l’envers flirtent avec indécence, ciel et terre se courtisent l’un l’autre. S’attrapent, s’imbriquent, se repoussent. La pierre, coquine de pierre, murmure aux plantes d’enjôleuses paroles. Mais celles-ci balaient ses avances. Les monts éclairent les vaux, tous deux se transmettent d’ancestraux secrets, mais le vide et le plein ne font qu’Un. Les glaces réchauffent les dermes, les feux les endurcissent. La houle, capricieuse, berce le silence de sa complainte monotone. Et l’herbe, enfin, de se coucher pour révérer la brise.
L’Univers, dans son infinie bonté, danse au rythme des saisons, entonne leur cycle, célèbre la vie.
Et moi, en contemplateur de ce miracle, je construis ma barque de fortune. Mes rêves en forment la coque, mes désirs le gréement. Je navigue alors sur les mers de ma destinée. Cavalier de l’aurore, je chevauche la brume tandis que je lâche la bride de mes aspirations, menées seules par mon Étoile du Berger. Et lorsqu’elles se dispersent, je gambade sur les routes que brodent mes lubies. Elles bifurquent, m’ouvrent des voies insoupçonnées d’extase et d’évanescence. Mes pas, véritables bonds de félin, étendent leurs vibrations jusqu’au noyau de nos cœurs, roulent les tambours de nos terres. Tantôt, je suis l’aigle qui fend l’horizon, élargit sa plaie pour laisser passer la divine lumière. Tantôt, je suis le goéland qui se rit des hommes, filoute leurs ambitions. Je me souviens des grasses prairies, des forêts vertigineuses, des vertes collines de l’Eden. Lorsque du bout des doigts je caresse le fruit de notre Essence.
Écouter le chatoiement des couleurs. Goûter à l’esquisse des formes. Humer la saveur des agrumes. Effleurer le parfum des fleurs. Admirer l’écho des cigales.
Pour tout détruire.
Et créer à l’infini.

Gaspard, doucement, émerge de sa rêverie, réintègre son corps. Il expire tout l’air contenu en lui alors qu’il s’envapait.
Et les feuilles sur son bureau s’envolent par la fenêtre.
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