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Gare aux poètes

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Vol-au-vent

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L’insistance du contrôleur me ramena sur les rails. Je lui montrai ma carte (postale). « Ça fait rêver ! » m’excusai-je. Il sourit. On y voyait une petite maison de pierre rongée de soleil, autour, un maquis bouillonnant de fleurs. Et à l’horizon, à peine détaché du ciel, un soupçon de Méditerranée. Au dos, mon frère avait écrit : « Dépêche-toi, les cigales t’attendent ! Elsa aussi, elle est avec nous pour une semaine. »

Châtelet-Les Halles, j’étais vigilant. Pour rien au monde je ne devais rater le prochain arrêt. C’était sans compter avec les pièges du hasard. Soudain, sur le mur... un poème affiché, un coup de cœur pour quelques mots bien choisis. Vite fait, j’ai repoussé les voyageurs qui se pressaient aux portes et j’ai arraché la feuille avant de rejoindre ma place dans la rame. Assis, j’ai déroulé discrètement l’objet de mon désir.
« Ce n’est pas la jeunesse qu’on regrette
Mais l’espoir qu’elle avait mis dans nos têtes.
Ce n’est pas l’amour qu’on regrette... »

Dans ma précipitation, j’avais déchiré l’affiche en oubliant la moitié du poème.
Je n’avais pas tout retenu. Je devais à tout prix revenir pour décoller la partie manquante. J’ai répondu à mon frère par un sms laconique : « Départ retardé, j’ai des révisions à faire. »
Dans un souffle parfumé, une fille s’installa face à moi avec cette aisance qui dénote l’habitude. Elle se redressa pour étirer avec soin sa robe fleurie. Ses genoux frôlaient les miens. Je me collai au siège, immobile. D’un geste rapide, elle dégagea du front une longue frange de sa chevelure brune. Grands yeux clairs et pureté du visage, elle irradiait une beauté totale, corps et âme. Elle farfouilla dans un grand sac et en sortit un vieux livre de bouquiniste : « Les joues en feu » de Raymond Radiguet. Elle m’enflamma.
« Cœur d’artichaut », disait ma mère parce que je me croyais amoureux chaque fois qu’il battait la chamade.

Je suis descendu Gare de Lyon. J’imaginais le sud, la grande bleue, Elsa nageant dans une calanque. Elsa est douce, patiente. Moi je suis cruel, incapable de m’engager, capable de l’ignorer, de l’oublier. Dans le miroitement de la rame qui repartait j’ai vu un visage rayonnant, le mien. J’aurais pu compléter le message à mon frère, « J’ai envie d’aimer quelqu’un d’autre... »

Retour à Châtelet-les-Halles. Ce fut une grande déconvenue en recherchant en vain l’autre moitié de mon poème. Je revins chez moi avec trois vers qui déclinaient des sentiments inachevés. Un poème ne se vole pas. S’il nous séduit au premier regard, il doit s’imposer à notre mémoire. Autre frustration, une inconnue m’avait cloué en plein cœur sans que je me fasse courtisan, au moins attentionné. Je n’étais qu’un doux rêveur, un voyageur – un voyeur - sans ambition. Peut-on se satisfaire de la beauté qui nous entoure sans en prendre sa part ? J’avais raté deux trains, celui d’un bonheur tranquille, celui d’un bonheur à conquérir. Ces jérémiades que je ruminais ne me consolaient en rien de ces émotions fugaces. Demain, je me déciderai entre le nord ou le sud, carte jeune ou Navigo. Je devais retrouver le bon sens.

Jamais ce voyage vers Paris intramuros ne fut aussi long. J’ai compté toutes les gares, énumérant leurs noms, pressant du regard ces gens aux marchepieds. Ce convoi était trop lent, il folâtrait, butinait à chaque arrêt sous les marquises des quais. Gare du Nord, deux policiers faisaient les cent pas. Mon cœur cognait dans sa cage. C’était idiot, pour un poème à peine dérobé. J’ai enroulé mon écharpe sur le bas du visage. Et puis non, je devais affronter tous les regards, surtout celui de cette fille en robe légère, comme chante Souchon. Me reconnaîtrait-elle ? A cet instant, je n’existais pas. Au prochain arrêt, j’allais repartir à zéro.

Naïf que j’étais de croire à la répétition des jolies surprises. Sur le quai de Châtelet-Les halles, d’autres filles, d’autres genres, pas le mien. J’ai rebroussé chemin. Un autre train m’emporta, à vide, en rythmant un tempo morose : jours blues, jours bleus, la vie en dents de scie me scie en dedans.

« Bien fait pour toi ! » dirait mon frère à qui je confie mes états d’âme, mes échecs surtout. Il est avec Elsa comme un chaperon consciencieux. « Attention, m’a-t-il prévenu, je suis un bon frère, mais je n’ai pas fait vœu de chasteté ! »

Paris au mois d’août, je suis resté pour mieux y retrouver sa poésie.
« Perdu morceau de poème dont la première partie commence ainsi : Ce n’est pas la jeunesse qu’on regrette... » J’ai collé cet avis de recherche dans plusieurs gares de la ligne en indiquant mon téléphone. A défaut de revoir la fille aux joues en feu, j’espérais retrouver ces lignes emportées sur un quai de gare. Des vers sans fin trottaient dans ma tête. Seul un poète voyageur pourrait comprendre ma transe. Mais étaient-ils assez nombreux pour avoir lu, et retenu, ce poème. Et qui donc pouvait être ce farouche adorateur de la muse qui n’aurait emporté qu’un lambeau de poème ? Je rêvais encore, un agent de service aurait sans doute bien vite mis de l’ordre dans les cimaises de la gare.

Aujourd’hui, j’attends la personne qui prétend posséder mon reliquat de poème. Je crains de recevoir quelque colporteur de balivernes, d’encyclopédies, de romans en papier mâché.
Vingt heures précises. J’ouvre et je vois dans la main du visiteur un morceau d’affiche. J’approche l’autre partie et tout s’assemble à merveille.
La fille me sourit. Elle a de grands yeux bleus où brille bien plus que de la reconnaissance. Sa robe légère volète sur ses hanches. Elle exulte :
« Si vous saviez, comme j’ai longtemps recherché mon autre moitié.
– Si vous saviez... moi aussi !

Je lui tends le papier déchiré et déclame :
« « Ce n’est pas la jeunesse qu’on regrette
Mais l’espoir qu’elle avait mis dans nos têtes.
Ce n’est pas l’amour qu’on regrette... »
Elle me répond :
« Mais les rencontres ou les histoires inachevées.
Ce n’est pas tant le temps perdu qu’on regrette
Mais le manque d’inattendu. » *





*Serge Fabris, lauréat prix de poésie RATP été 2017

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Jean-François Joubert · il y a
vol-au-vent tel une bande d'étourneaux, paysan et fier de l'hêtre ses racines, esthète et je m'excuse d'avoir fuit "le temps présent" du joubert plein de fôte sur ma page, merci pour cet rencontre non virtuelle, et les divers café, l'été fait chaud en bretagne, j'ai "un jeune pirate" des bêtises d'adolescent, et "un texte jeunesse que j'aimerai bien que tu lises, et encore bravo pour ta prose magnifique et rurale
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Keith Simmonds · il y a
Belle découverte pour cette œuvre si bien écrite et si originale ! Mon vote ! Je vous invite à partir en “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Jean Calbrix · il y a
Une jolie quête pour retrouver une moitié de poème perdue avec une superbe finale, prélude, qui sait, à une relation durable ! Bravo, Vol-au-vent ! Je clique sur j'aime.
Je vous invite à venir lire mon dernier sonnet : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous et bonnes fêtes de fin d'année

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Pat · il y a
Désolée de vous découvrir seulement maintenant.
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Vol-au-vent · il y a
Merci Pat, je suis sensible à votre démarche !
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Nualmel · il y a
Je suis désolée de ne pas être venue plus tôt lire votre joli texte. De l'émotion, de la poésie, il m'a beaucoup plu. Il y avait vraiment trop de textes dans ce concours !
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Elena Hristova · il y a
sacrée gare et qui ne manque pas de saveurs, d'émotions, de couleurs, de poésie
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Vol-au-vent · il y a
merci pour votre soutien
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Nadine Gazonneau · il y a
Un texte magnifique , bien écrit , bien construit . Un personnage singulier mais attachant , un personnage amoureux de la poésie , de la moitié qui lui correspondra le mieux . Un personnage patient et heureux . Une chute tellement belle . Beauté, poésie , humanité trois belles valeurs . Mes 5 voix avec plaisir ..
Vous avez soutenu Être à coté de ses pompes ! Il est en finale . Puis-je compter à nouveau sur vous pour un deuxième soutien? Merci à vous .

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Vol-au-vent · il y a
Sympa votre commentaire. Morbihannais ?
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FredBreizh56 · il y a
Merci vol-au-vent pour votre très beau texte plein de poésie, d'amour, de joie et de fraternité... + mes 5 votes.
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Fred Panassac · il y a
Les trois fils, voyage, poésie et amour sont intimement liés pour tresser une intrigue fort réussie et équilibrée dans laquelle aucun n'est en reste. Mes 5 voix pour ce récit qui fait brillamment honneur au thème !
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Vol-au-vent · il y a
merci Fred, vous avez l'art de la critique !
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Fred Panassac · il y a
Oh c'est très gentil Vol-au-vent, j'essaie de lire attentivement !
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