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Gardien de Zoo.0

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Paul Thery

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J’ai été embauché au zoo de V... en 2017. Cela fera vingt-trois ans demain. Je peux dire que j’ai vu mon métier changer radicalement, au fil des ans.
En 2017, le personnel sur place comprenait une soixantaine de personnes. Il y avait des gardiens, des soigneurs, des vétérinaires, des caissières, des femmes de ménage, des jardiniers, et probablement d’autres corps de métiers dont le nom m’est sorti de l’esprit.
Actuellement, nous ne sommes guère plus d’une douzaine d’employés. Vers 2019, pourtant, la direction avait dû embaucher des gardiens supplémentaires, car les grands herbivores (éléphants, rhinocéros, girafes...) étaient en voie d’extinction dans leur milieu naturel.

La faute en incombait à la déforestation, aux changements climatiques, et surtout au braconnage. Des braconniers sans scrupules venaient alors opérer des « prélèvements » dans les parcs animaliers, et même jusque dans les zoos de centre-ville. Nous devions monter la garde jour et nuit. Les caméras de surveillance poussaient comme des champignons, et trois équipes se relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre devant les écrans vidéo.
Puis ça a été au tour des grands mammifères carnivores (lions, tigres, panthères...) de disparaitre. Des capitaines d’industrie sont alors venus supplier la direction de leur vendre à prix d’or les derniers spécimens vivants pour les placer à portée de fusil de leurs riches clients avides de trophées, au cours de safaris de la dernière chance. Mais chance pour qui ? Pas pour les animaux, en tout cas. Notre directeur a refusé catégoriquement. C’était tout à son honneur. On raconte qu’il a été soutenu par le ministre de l’écologie de l’époque, mais que cette décision a donné lieu à des échanges musclés en conseil des ministres.

Quelques années plus tard, les derniers représentants des espèces menacées moururent en captivité. Il fallut trouver une parade à la baisse de fréquentation des jardins zoologiques qui en résulta. C’est alors qu’un collègue féru d’informatique eut une riche idée : pourquoi ne pas avoir recours aux hologrammes ? Étant donné les progrès techniques, l’illusion pouvait être parfaite dans la plupart des cas. Voila pourquoi, peu à peu, des pavillons entiers se sont dépeuplés de leur faune pour faire place aux innovations technologiques.
La direction, initialement réticente devant le coût de l’investissement, a vite fait ses comptes : sur le long terme, de substantielles économies pouvaient s’envisager sur quelques postes essentiels : le personnel (vétérinaires, soigneurs, gardiens...) et la nourriture. Peu à peu, sans publicité, des espèces non éteintes ont également été remplacées par leur copie numérique.
Il y a quand même eu quelques exceptions : les singes, par exemple. Très remuants, ils confrontaient les concepteurs d’hologrammes aux limites de leur technique. Heureusement, comme leurs cousins humains, les singes font partie des rares mammifères ne répugnant pas à se reproduire en captivité. Il y a donc régulièrement des naissances, pour le plus grand bonheur des visiteurs, et particulièrement des jeunes enfants. Autre exception notable, le terrarium : produire des images de synthèse dans l’environnement chaud et humide requis pour parfaire l’illusion expose à des pannes répétées. Le choix de la direction a donc été de laisser le pavillon en l’état avec ses tortues, serpents, lézards, araignées géantes et autres insectes aux formes étranges.

Les hologrammes étant dans l’ensemble un franc succès, une nouvelle idée a germé dans le cerveau fertile de notre responsable événementiel (qui a remplacé depuis peu le vétérinaire, mis à la retraite à la suite d’une longue période d’inactivité) : intégrer des espèces disparues comme le mammouth ou les dinosaures dans le spectacle proposé aux familles. C’est ainsi que, progressivement, notre zoo s’est transformé en une sorte de « Jurassic Park », chaque espèce pouvant être vue dans son environnement originel grâce à la réalité augmentée.

Mais quand le jour décline, et que je coupe le disjoncteur général, le jardin zoologique redevient désert, prenant des airs de parking désaffecté. Plus aucun bruit, plus aucun cri ne vient troubler le silence de la nuit. Je me sens alors déprimé, conscient de participer à une gigantesque supercherie.

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Guy Bellinger · il y a
Excellente dystopie où vous synthétisez (c'est le cas de le dire !) l'évolution de notre monde actuel à partir d'un zoo (parfait le titre, au demeurant). Si l'homme continue sur la lancée ce seront un jour des hologrammes d'humains qui rendront visite aux hologrammes d'animaux sous l’œil impavide d'un Dieu numérisé !
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Paul Thery · il y a
Merci !
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Super-daddy · il y a
Je l ' ai mise sur fcbk. ..
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Paul Thery · il y a
Merci !
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Super-daddy · il y a
Bientôt des hologrammes d ' humains pour remplacer le public?
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Anne Marie Menras · il y a
Ou alors des robots allant visiter des zoohologrammes ? moi de toutes façons, je n'aime pas les animaux en cage...
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Doria Lescure · il y a
quand la technologie supplante la part d'humanité, le déclin se rapproche. Belle ambiance futuriste dans cette histoire efficace.
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Laurence GDN · il y a
Triste histoire, qui interpelle. J'aime beaucoup.
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Soseki · il y a
Oui, un texte original et prémonitoire d'un futur pas si lointain !
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Stéphane Sogsine · il y a
C'est une idée originale que cette presque allégorie de notre monde qui, en même temps qu'il s'individualise, se déshumanise progressivement
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