3
min

Gardien de phare

Image de Yves Le Gouelan

Yves Le Gouelan

835 lectures

25

Qualifié

Gardien de phare.

La maison grince de toute sa charpente sous les coups répétés de la tempête. Réunis au salon, nous écoutons le vent épuiser ses forces contre la fenêtre. Plus tard je soulève le rideau, dehors il fait beau. Des flocons de neige se sont accrochés aux tulipes et le ciel a hissé sa grande toile bleue.

Hermine va et vient dans la pièce. Elle époussette ma collection d’arrosoirs et de pierres à briquets. Des odeurs de violette fleurissent aux quatre coins. Installé sur le bord de la table, un foulard vert noué autour du cou, le commandant observe de lointains rivages. Des rêves perdus où se noient ses yeux turquoise. Le commandant est un chat, officier de marine. Depuis le drame il reste silencieux.

Par la fenêtre j’aperçois le vent tomber dans un nuage de poussières. Quelle triste fin. Dans sa chute une digue s’est rompue, libérant des torrents de chaleur. De tous les pores de l’univers, exsudent des bouffées envahissantes qui emprisonnent nos corps. J’essuie mon visage, la sueur coule sur mon front en sillons espiègles sautant d’une ride à l’autre.

Je n’ai jamais autant souffert de la chaleur qu’au cœur du Sahara où je ne suis jamais allé. L’évocation du désert plonge le commandant dans le souvenir de son navire, le Saint-Just, superbe trois-mâts. Le bateau devait me déposer sur la rive de l’immense plage bordée de perce-neiges. Pris dans une tempête de fleurs sauvages, il sombra vite et bien. Le commandant dut son salut au sang-froid d’un quartier-maître, une tortue centenaire aux larges épaules, où les rescapés trouvèrent refuge. Adieu perce-neiges.

Le commandant souhaite voir de plus près les débris du vent jonchant le sol. Je l’accompagne sur la terrasse, où, sur une table parfaitement dressée, nous attend la collation du soir préparée par Hermine. Le commandant décèle une note de fraîcheur dans le fond de l’air. « L’air est sans fond monsieur, il fait toujours aussi chaud ». Le décor autour de la maison s’est assoupi. Le jardin a rangé ses outils, brûlé les feuilles mortes et balayé les allées d’hortensias.
J’entends des bruits et je ne vois rien. Le commandant confirme, les mêmes bruits, un vrombissement de coléoptères, démesurément amplifié.

D’un point du ciel surgit, en formation rapprochée, un vol de hannetons géants. Ils survolent la plaine, prennent position au-dessus de nous. Leurs cuirasses luisent sous les effets d’un souffle brûlant. La terre tremble, gémit, se contorsionne pour échapper aux grondements. L’atmosphère, furieuse de tout ce vacarme, les engloutit d’un coup. Dans l’air persistent des odeurs d’essence et d’herbes enflammées.

Un silence. Et voici venir le soir, en retard, il se dépêche sur l’horizon, tirant à lui, à chaque enjambée, les pans de son manteau noir.

Le commandant sort son pendule et se frotte le nez.

— La chaleur commence à fondre, ce sera bientôt à vous d’intervenir. D’ailleurs regardez l’heure, elle est sonnée. Elle ne tient plus debout. Il est minuit sonné.

Effectivement, une moitié de la nuit tombe du ciel, la terre bascule dans l’obscurité. « Dépêchons-nous. On nous attend ».

J’attrape une paire de lampes et le temps de craquer une allumette, nous descendons à la plage. De violents courants de sable barrent le chemin. Nous coupons à travers les dunes. Le vent a forci. Les flammes de nos lumières tempêtent dans les verres de lampe. Le danger se lève en mer et promet aux navires de beaux chavirages. La pointe du phare brille à peine. J’entends les flots invisibles de la nuit se briser sur les rochers. Longer la plage est un exercice périlleux.

Le bruit de nos pas nous précède dans le noir. Le commandant ne tient plus en place.

— Tenez la lampe Monsieur, je vais relever les filets.

Les vagues de sable soulevées en rafales me piquent les yeux. Où sont passées les bouées de filet autour du phare ? Le commandant et les lampes ont disparu. Un souffle puissant me bouscule, me renverse. Un nouveau coup de grisou se prépare. J’aurais dû venir plus tôt.

Avancer en titubant sans savoir où je vais n’est pas aisé. Mon pied, plus chanceux, bute sur un piquet que j’arrache à pleines mains. Je tiens le bord du filet et me guide vers les pieux suivants. Les éléments s’acharnent de plus belle. Le sable me retient aux chevilles, je continue à quatre pattes.

Sur le point de tomber épuisé, je m’accroche au filet. À ma surprise, un large pan s’effondre d’un bloc, libérant le dôme luisant du phare. Aussitôt se dresse au-dessus du promontoire un disque lumineux aux dimensions prodigieuses. Une douce lumière emplit la terre et les océans.

— Ah, vous voilà mon garçon.

La voix du commandant se pose sur mon épaule.

— Vous avez tenu bon, félicitations. Ce n’était pas facile. Mais grâce à votre courage, nous avons échappé au naufrage.
— La chance était de mon côté commandant. Demain un autre gardien prendra la relève sur un autre point de la côte. Je lui souhaite de meilleures conditions. Regardez à présent !

Le disque lumineux se détache lentement de la pointe du phare. Il poursuit son ascension comme un ballon de lumière.

Là-haut, au plus haut que le regard puisse porter, la lune , pleine et majestueuse, brille à nouveau dans le ciel.

PRIX

Image de Printemps 2015
25

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lélie de Lancey
Lélie de Lancey · il y a
Arrivée sur votre page au fil de mes lectures, quelle jolie découverte que celle-ci, entre surréalisme et poésie... J'ai beaucoup aimé. Merci.
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Un phare continue à luire dans la nuit grace à vous.
·
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Que c'est agréable de se laisser voguer au gré des vagues d'un océan surréaliste. On ne sait où on va. Malgré tout, il y a malgré tout ce phare, auprès duquel s'ancre ce récit vagabond.
Un petit poème un brin surréaliste vous tente-t-il ? Essayez "Le rêveur du val" (http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-reveur-du-val).

·
Image de Michel Castre
Michel Castre · il y a
Je découvre ce texte... Un phare qui se réveille tard mais a vite rattrapé son retard. Quel joli poème narratif. Quelle belle narration poétique. Retournons voir la lumière s'élever dans le ciel.
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Il n'est jamais trop tard, la lumière continue de s'élever dans le ciel. Merci de continuer à faire vivre ce texte.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Superbe et très agréable à lire! Bravo! Mon vote!
Mes deux haïku, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en
compétition pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les
lire et les soutenir si le cœur vous en dit, merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Je ne croyais plus que ce phare pouvait guider la lecture de quelqu'un. Merci
·
Image de Pierrot
Pierrot · il y a
Un vrai régale! J'adore votre phare!! Lumineux!
;-))

·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Grâce à vous la lumière demeure.
·
Image de Claudine Lehot
Claudine Lehot · il y a
j'adore votre écriture, l'idée du gardien du phare, un métier qui disparaît. félicitations !
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
merci de ne pas faire disparaître ce texte.
·
Image de Sylvie Loy
Sylvie Loy · il y a
C'est plus qu'une histoire: c'est un conte ! Une lecture agréable, une écriture fluide, superbe ! Mon vote.
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Ce soir le gardien pensera à Sylvie quand il partira affronter les éléments. Merci.
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Un très beau texte que je découvre un peu tard, comme un phare dans la nuit...
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Tant que la lune brillera dans le ciel et que des lecteurs viendront admirer le paysage...Merci beaucoup.
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Le Phare brille toujours gràce à ses lecteurs, le gardien en très heureux. Merci de m'aider à défier le temps.
·
Image de Rachel
Rachel · il y a
Une belle lecture, dont le texte pas aux quatre saisons au fil de la lecture. Sans oublier les personnages qui sortent de l'ordinaire.
J'aime, je vote.

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème