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Garde rapprochée

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Allybi

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– Cessez de bavasser Nessie bon Dieu ! m’ordonna Caleb en immobilisant son cheval à ma hauteur.
J’ouvris la bouche dans une expression offensée. Je tentai tout de même de l’informer de la dangerosité pour lui de se montrer à la Cour lors de la prochaine réception ! Si c’était cela bavasser ! Et bien que Monsieur aille se faire tuer ! Je n’en avais que faire... ou presque.
– Caleb, repris-je avec une infinie patience. C’est important que vous compreniez ce que j’essaie de vous dire : on veut votre...
Je fus interrompue par un sifflement à peine perceptible, aussi léger qu’un bruissement de feuille sous une fine brise. Mais il était trop tard pour que j’analyse l’endroit d’où il provenait. Je savais où il se dirigeait. Une vague de terreur s’empara de moi pendant une fraction de seconde. Caleb. Puis quelque chose me percuta de plein fouet. Le choc me propulsa dans les airs.
– Nessie ! hurla Caleb.
Je compris ce qui m’arrivait une fois que j’atterris sur le sol. Je tombai sur le dos dans un bruit mat et un craquement sinistre. Une violente douleur fusa alors dans mon omoplate, me coupant littéralement le souffle. Je clignai à plusieurs reprises des paupières en même temps que j’ouvrais la bouche dans un mouvement saccadé, comme pour tenter de happer une gorgée d’air, tandis qu’un voile flou apparaissait lentement devant mon champ de vision. Entre deux clignements, je distinguai la queue d’une hampe de flèche plantée profondément dans mon épaule gauche. Je laissai retomber ma tête dans le lit d’herbe sur lequel j’étais étendue en retenant un hurlement de douleur.
De façon très étrange, il me semblait que tous mes sens aiguisés habituellement étaient obscurcis, à l’exception de celui du toucher. Ainsi, je pouvais ressentir toutes les fibres de mes muscles griller sous la charge électrique libérée par mes synapses pour exprimer la souffrance physique.
Et pourtant, quelque part, j’étais soulagée. Soulagée parce que le tireur avait raté sa cible. Caleb se trouvait à trois mètres de moi et je n’avais pas eu le temps de le protéger. Mais j’avais tout de même rempli ma part de mission : j’avais pris la flèche pour lui et maintenant qu’il était conscient de la présence d’un tireur embusqué, il pourrait se mettre à l’abri... S’il avait le temps de réagir. Les tentacules visqueux de la terreur revinrent à nouveau m’oppresser, tel un souriceau étranglé par la queue d’une vipère. Il ne fallait pas qu’il meure, pas lui, pas maintenant...
– Nessie ! souffla Caleb en s’agenouillant près de moi.
Pour toute réponse, j’émis un grognement incompréhensible.
– Ne bougez pas d’un pouce, m’ordonna-t-il encore une fois. Je reviens.
J’aurais voulu le retenir mais il disparut dans une image floue, me laissant seule. Qu’était-il parti faire ? Il ne pouvait tout de même pas être parti chasser notre chasseur ? Je savais pourtant que c’était effectivement le cas et tentai de me raisonner : si le tireur avait manqué Caleb, celui-ci n’aurait aucune difficulté à lui mettre la main dessus et à le tuer sans l’once d’un remords. Je serai vengée...
Je fermai un instant les yeux, pour lutter contre la douleur me disais-je, et l’attraction invisible vers un gouffre sombre...
– Nessie ?
Je rouvris brusquement les paupières et fus un moment désorientée. Caleb – ou une image floue lui ressemblant beaucoup – se tenait à nouveau près de moi, la mine inquiète. Il se fit ensuite un devoir d’examiner ma blessure.
– Laissez tomber Caleb, murmurai-je dans un souffle léger. J’ai fait mon travail...
– Arrêtez de parler ! m’intima-t-il sèchement.
Malgré la douleur, je ne pus m’empêcher de noter qu’il ne cessait de me parler sous forme d’ordres depuis notre dispute.
Il effleura la flèche, mais ne réussit qu’à m’arracher un cri inhumain.
– Caleb ! C’est à moi de vous protéger, non à vous de me soigner, grognai-je, les dents atrocement crispées. Allez chercher un autre garde du corps !
Le visage de mon protégé se transforma en un masque de pierre à l’instant où je prononçais ma sentence.
– Je ne vais pas vous laisser mourir et aller chercher un autre garde du corps parce que vous êtes trop fière pour vous laisser soigner par votre patron ! rétorqua-t-il sur un ton que je pris pour de l’exaspération.
– Laissez-moi mourir en paix bon Dieu. Je vous ai protégé, fis-je dans un filet de voix.
Je n’avais plus de force, mon corps totalement et irrémédiablement assiégé par la douleur, mon esprit cherchant à échapper à la folie en se laissant peu à peu attirer par le gouffre noir. Il était la réponse à mon désir immédiat : ne plus éprouver quoi que ce soit. Il était la solution à mes tourments. Je me demandai seulement pourquoi il ne s’agissait pas plutôt d’une lumière vive et blanche... J’avais plus que mériter de me rendre dans ce prétendu jardin gorgé de fruits et de chaleur, empli de bonnes émotions et de gens bien attentionnés... Apparemment, il n’y avait plus de ticket disponible.
– Ce n’est pas moi que le tireur visait, mais vous Nessie, annonça la voix assourdie de Caleb, comme s’il s’était éloigné d’une centaine de mètres.
Mais ce n’était pas lui, c’était moi qui partais. Mes paupières s’étaient refermées. Les paroles de Caleb firent lentement le trajet jusqu’aux brumes opaques de mon cerveau. Trop lentement. Le gouffre m’avala avidement et en y pénétrant, toutes mes douleurs s’envolèrent.
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Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Sacrée épreuve, tout le drame y est. Le vertige de l'irrémédiable
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Image de Vivian Roof
Vivian Roof · il y a
Et... Vous allez mieux, maintenant ?...
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Image de Allybi
Allybi · il y a
Parfaitement bien !
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