Garçon, un demi d'air citronné, s'il vous plaît

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D'origine suisse, j'y suis née. J'y ai changé de lieux, seule puis avec mon mari, selon nos diverses professions. J'ai toujours aimé lire, puis écrire. J'aime aussi la mer, les grands espaces, les  [+]

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Il était un pays, détenteur du record mondial de l’air le plus pur. Le plus testé, aussi, de ses sommets enneigés jusqu’à ses lacs de basse altitude et mer, par toute une clique avide de faire tomber ce record qui en agaçait plus d’un : jaloux au teint bilieux, écolos frustrés, sceptiques criant à l’arnaque, scientifiques rigoureux et aguerris, chercheurs qui en brisaient leurs éprouvettes.
Tout cela en pure perte, et sans jamais en découvrir la raison, frustration d’autant plus grande ! N’y avait-il pas d’autres contrées qui avaient définitivement dit non au diesel et au gasoil, au profit de l’électrique, du solaire ou de l’hydrogène ? D’autres aussi, qui avaient choisi de s’agrandir en hauteur ou sur l’eau, toits plats qui recelaient ruches, fermes ou potagers ? D’autres, toujours, qui avaient drastiquement fermé les villes aux voitures ? Avantageusement remplacées par des navettes autonomes, bateaux, téléphériques, montgolfières. Cheval, bicyclette ou pousse-pousse pour se rendre d’un transport à un autre. Avec partout, de multiples retours aux petites industries et exploitations locales, moins gourmandes en pollution et trains de banlieue. Champs d’éoliennes, de panneaux solaires et de moulins, succédant aux palmiers à huile, devenus arbres non grata.
Alors, pourquoi celui-là et pas le nôtre ? Se lamentaient tous ceux déjà cités, auxquels s’ajoutait une pléthore d’ignorants, persuadés de trouver un jour la solution de cette énigme, puisque la chance sourit aux sots et aux audacieux.

Les principaux concernés, bonne santé éhontée, œil vif, joues rondes, visage de pêche ou de porcelaine, même pour les citadins, avaient cessé depuis belle lurette de se poser la question. D’une grande sagesse, ils préféraient nettement jouir sans vergogne de ce que la planète entière leur enviait, plutôt que se creuser inutilement la cervelle, surtout que le travail abondait. Fructifiant et s’envolant.
Malgré l’interdiction signifiée aux touristes d’utiliser leurs propres véhicules, le pays faisait face à un afflux grandissant de voyageurs. Selfies sur des ponts de pierre, en rafting, en escalade, en rando, en saut à l’élastique. Et plus coûteux, en compagnie de marmottes, chamois ou bouquetins dressés par d’anciens dompteurs de cirque en mal d’animaux, bouteilles ou fioles d’air pur hermétiquement bouchonnées, vendues à prix d’or et brandies triomphalement.

A connaître la réussite, l’on devient gourmand.
Qui eut le premier l’idée lumineuse de créer une auberge d’altitude, labellisée air pur 100 % ? Si l’Histoire n’a pas retenu son nom, elle en inspira plus d’un. Mais, patience. N’anticipons pas !
Le succès fut si foudroyant que, dans la foulée, ce fut toute la chaîne hôtelière qui se réorganisa : palaces, hôtels, gîtes ; boîtes de nuit, bars, gastros, bistrots ; food trucks et à l’emporter.

Venues des cinq continents, les réservations pleuvaient. Les clients éconduits suppliaient, prêts à vendre leur âme au diable en échange d’une seule nuit dans un cinq étoiles, matelas garanti « air du pays alpin ». Petit déjeuner au pain de seigle bio, parcelle no 5 saveur des prés, miel « air de lavande ». Dîner sous les étoiles. Apéritif : flûte d’air millésimé, olives noires. En entrée : foie de canard gavé à l’air, suivi de son entrecôte bovine élevée dans les hauteurs, air AOP. Pour terminer sur une farandole de fromages - affinés en cave garantie air renouvelé journellement – et son dessert : une splendide omelette, soufflée au marasquin et à l’air du poulailler fournisseur. Café et liqueur, estampillée grand air 2020, gracieusement offerts pour faciliter la digestion et éviter l’aérophagie.
Bars tous azimuts archi bondés, alcools et cocktails novateurs à gogo. Saveur air, à l’appréciation des barmans et selon desiderata de clients de plus en plus exigeants.

Désireux de prendre leur part du gâteau, de nouveaux corps de métier cogitaient ferme, dont la confrérie du tricot et de la couture.
Stratégie classée « secret défense », dans l’intimité des ateliers ou des chaumières, l’on entendit bientôt, 24 heures sur 24, les aiguilles cliqueter et les machines à coudre ronronner. Matières nobles travaillées sans relâche – cachemire, mohair, laine de lama ou d’alpaga. Soie de Chine, velours, brocart, or et argent, tissus en provenance des plus grandes manufactures – entremêlées de fils d’air de diverses fragrances.
Le résultat, époustouflant, fut au-delà des prévisions les plus folles, charriant dans son sillage tout le gratin des milliardaires et afficionadas(dos) de la mode, âpres à se fournir avant un probable épuisement des stocks. Quelques échauffourées et bagarres, nécessitant l’intervention des forces de l’ordre et des pompiers. Nourriture et logement, frôlant le point de rupture.
Dans l’urgence, toute personne sachant tricoter ou coudre réquisitionnée, envoi massif fut fait aux boutiques de luxe des pays intéressés, afin de dispatcher sur sol étranger la vague compulsive de ces acheteurs acharnés et redonner de l’air au pays producteur. A réception, émeutes signalées dans presque toutes les grandes capitales.

Ce premier choc maîtrisé, au tour des propriétaires de zoo de faire preuve d’imagination ! Avec la création d’enclos supplémentaires, intérieurs et fermés, vides en apparence. Diffusion, à chaque passage de visiteurs, d’un air olfactif évoquant la contrée des animaux tenus captifs derrière les portes. Libération de ceux-ci, en cas de réponse correcte. Dose d’adrénaline garantie, à se retrouver face à un gorille du Ruanda ou un bébé dragon de Komodo, bêtes par ailleurs inoffensives. Peur de leur vie pour certains. La plupart, à en redemander.

Cet engouement pour le règne animal profita aux animaux de compagnie, qui firent désormais partie du voyage. Maîtres énamourés qui souhaitaient équiper leurs bébés à quatre pattes, pour plus de confort, de harnais gonflés à l’air vivifiant, ramené de leurs promenades. Boudins de leur panière, remplis de l’oxygène de leur coin préféré, collecté sur place. Opérations finales effectuées en animalerie haut de gamme. Commission obligatoire, pour l’obtention d’un rendez-vous. Confidentialité garantie. Paiement, rubis sur l’ongle. Près de ses sous, s’abstenir !

Chaque citoyen de ce désormais pays de cocagne y trouvant apparemment son compte, la vie aurait pu continuer ainsi, de longues et prospères années. Pourtant, on le sait, l’âme humaine est rétive à trop d’absolu. A trop de trop !
Les premières voix discordantes s’élevaient, pour magnifier un temps où tout était plus facile et moins encombré. Où prendre le bateau pour traverser le lac, ou le téléphérique pour s’offrir un bol d’air sur les sommets, ne nécessitait pas au moins deux jours d’attente et le salaire d’une semaine de travail acharné !
A s’épuiser à la tâche, l’œil autrefois vif, devenait chassieux. De rondes, les joues se creusaient. Le teint, aujourd’hui plombé, n’était de pêche ou de porcelaine, que sur d’anciennes photos. Mais comment brûler ses vaisseaux, sans se mettre à dos le monde entier ou risquer de multiples procès pour escroquerie ?

Un concours national fut lancé. Voyage aux antipodes à la clé. Ce fut une ado de 16 ans, très active sur les réseaux sociaux, qui l’emporta. Son défi : lancer une fake news, suffisamment farfelue pour être crédible ou la disparition programmée, à plus ou moins longue échéance de cette pureté de l’air, tant enviée. Etrange maladie des végétaux qui racornissaient, puis disparaissaient, comme dévorés par le sol, après avoir pourri cet oxygène 18 carats.
En moins de deux, le problème fut liquidé. Majorité des touristes ou fanas de mode partis sous d’autres cieux. Les plus inquiets, revendant même leurs fringues mêlées d’air sur Vinted, par peur d’une éventuelle contagion !

Le meilleur de cette histoire, c’est que personne ne déprima.
A avoir le cul cousu d’or, on a largement le loisir d’envisager d’autres solutions, ne pompant pas l’air !

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Alberto Trentinher · il y a
Ça s'appelle écrire avec des idées.. bravo Coquelicot !
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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc
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Brandon Ngniaouo · il y a
Une belle plume. Bravo pour ce beau texte. Vous-avez réussi à voler ma voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

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Eric diokel Ngom · il y a
Ta page est très belle et richeJ'ai bcp aimé ..un texte original et bien structuré.. une maîtrise des mots .. un style particulier merci de m'aider à progresser en donnant un commentaire à mon texte je suis nouveau
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Sgr Td · il y a
Félicitations, votre style limpide et fluide. Je vous soutien.
Je vous invite à lire et faire pareillement si vous aimez mon texte.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-crime-d-avoir-touche-mon-mari?all-comments=1&update_notif=1590694778#fos_comment_4294776

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Marie Juliane DAVID · il y a
Mon soutien pour ce beau texte.
Continuez à faire vivre de votre passion d'écriture...
Je vous invite à lire mon texte en compétition pour le prix des jeunes écritures 2020. Pour y accéder, veuillez cliquer sur mon nom tout en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer.

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir, ma voix pour ce beau texte bien que trop tard :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc et à bientôt, sur votre texte
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Poulpe perdu · il y a
C'est magique!
Joli texte qui nous fait rêver et voyager avec les personnage.
C'est réussi, bravo!
J'en profite pour vous invitez à découvrir mon texte: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-guerre-mondiale-s-annonce
Merci pour ce moment et bon courage^^

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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc pour votre magnifique commentaire. Bon deconfinement et prudence...
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Marie Francois · il y a
Un très beau texte, frais et captivant. Bravo pour votre style qui sait captiver. J'aime beaucoup.
Si vous avez 5 minutes, je vous invite à aller lire (et soutenir si vous l'aimez 😉) le texte d'une amie, en finale pour le prix 15-19 : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-nouvelle-vie
Merci et encore bravo !

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coquelicot Coquelicot · il y a
merci bc. Je suis allée me promener sur votre lien et ai aussi bien aimé.
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Manon Despres · il y a
Ma voix!!
J'aime beaucoup!

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Utilisateur désactivé · il y a
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