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Gamin (le pont)

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Pascal Depresle

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LAURÉAT
Sélection Public

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Ils m'ont appelé cette nuit.
Et ils m'ont dit.
Je n'aime pas quand on m'appelle la nuit, ça fait remonter à la surface trop de mauvais souvenirs,
des lumières blafardes, distillées par des néons encore plus froids que les corps qu'ils éclairent.
Des cris, des pleurs, des vies perdues,
tout ce brouhaha des Hommes quand ils mesurent qu'ils ne diront plus jamais « je t'aime ».
Ils m'ont appelé cette nuit,
et ils m'ont dit que tu avais déconné.
Vraiment déconné.
J'aurais tant voulu raccrocher, mais il y a bien longtemps qu'on ne raccroche plus,
on se contente d'un coup de doigt rageur dans un sens ou dans l'autre,
d'un coup de doigt qui glisse désormais sur l'indifférence de notre quotidien, sur sa vacuité, sa petitesse.
Qu'est-ce qui t'a pris gamin, dis, qu'est-ce qui t'as pris ?
Un chagrin d'amour ?
Une nana, ou un nono, comme dit mon pote Fred,
Je ne suis pas sectaire des sentiments.
Le verre de limonade de la veille, et les promesses d'avenir qui chante,
c'était quoi, du flan préfabriqué pour caler la faim d'un aveugle qui riait de te voir enfin heureux ?
Ils m'ont appelé cette nuit, parce que c'est le seul numéro que tu gardes sur toi,
chien perdu sans collier, qui va et vient,
se contente d'un peu d'eau et de nourriture,
puis repart, sans un mot d'au revoir,
parce que c'est comme ça,
parce que tu reviens toujours là où tu te sens bien.
Ils m'ont demandé de passer ce matin.
Ils me demandent toujours de passer,
parce qu'ils savent que je ne dis jamais non,
parce qu'ils savent trouver les mots pour dire qu'il en faut bien un.
C'est souvent moi.
Alors j'y suis allé.
Qu'est-ce qui t'a pris gamin ?
Si tu savais comme il est moche, ton pont,
si tu savais comme il est gris et dégueulasse,
emmerdé de tous les gobelets du monde, des restes de fast-food,
des boîtes en carton avec un clown bicolore qui a l'air de se foutre de ta gueule.
C'est même pas un pont à péage, non, juste un édifice de béton où passent tous les camions qui ne veulent pas payer l'autoroute.
Il m'ont demandé de venir, d'approcher.
Je ne l'ai pas fait.
Je voulais te serrer fort dans mes bras, mais là, c'était impossible, on ne serre pas le vide, ou le trop plein de ce qui reste.
Putain, j'avais toute ta vie devant moi,
je t'aurais appris à aimer le vin, de la Bourgogne aux Côtes-du-Rhône,
celui qui va du beaujolais jusqu'à la mer,
cette saloperie de mer que tu voulais voir avant de mourir,
on fait quoi maintenant ?
Je t'aurais appris l'Auvergne, l'AOP littéraire, je t'aurais conté Cécile Coulon,
Je t'aurais montré la beauté dans les yeux d'un David Kadoche,
Je t'aurais présenté mes amis, mes amies,
raconté mes amours encore plus fort qu'avant,
le faux papier glacé d'ordinateur, et ces échanges parfois si doux au cœur,
et je t'aurais...
Putain, qu'est-ce qui t'a pris gamin ?
Je te jure, ton pont, il est dégueulasse,
sale comme un amoureux seul et bourré, à quatre heures du matin,
qui dégueule sa vodka à s'en brûler les tripes,
pourri comme un petit con qui a eu la sensation de voler une fraction de seconde,
juste avant le choc, et quatre pneus de tracteur, puis trois essieux,
juste pour éparpiller ta vie, tes souvenirs, te rendre à cette liberté qui t'était si chère, qui t'était chérie.
Ils m'ont dit que tu n'as pas souffert.
Je n'y crois pas, j'en suis désolé pour moi, c'est à ma gueule que je fais du mal.
Imagine-t-on la fulgurance du cerveau humain ne pas ressentir l'horreur et la douleur, ne serait-ce qu'une fraction de seconde, juste avant la fin ?
Faudrait que je demande à un neurologue.
Du moins, si ça m'importait, parce que vois-tu, là, tout de suite, je m'en fous, je reste là sans un mot, comme un con, comme tu m'as laissé seul, avec mon numéro de téléphone dans ta poche, à chercher ce que je suis devenu.
Il n'y a pas de mot.
Quand tu perds un môme non plus.
Seule la douleur est là, mais on ne devient pas quelque chose, genre « potelin » ou « enfantelin », selon qui tu es.
À peine est-on orphelin d'une présence, mais ce mot on le vole à ceux qui n'ont plus leurs parents.
Finalement, enfant ou ami, c'est viscéral, et c'est la même fratrie, celle du sang et celle du cœur.
Toi, tu vas me laisser chercher, ce qu’il me reste de temps, comment on doit m'appeler désormais,
vers quel qualificatif tu m'as renvoyé, tandis que de ton pont immonde, tu te prenais pour un Icare de pacotille,
un rien parti vers le néant,
une demoiselle sans ailes happée par la langue du bitume.
Quand ils m'ont vu, ils m'ont demandé si tu avais de la famille.
Gamin, j'ai pensé à ta mère, et au putain de couteau qu'elle allait prendre au fond du bide.
J'ai dit « je vais la prévenir, je m'en charge ».
Faut toujours que j'en rajoute, que je fasse le mariole, tu me connais.
Elle a été très digne, m'a regardé au fond de l'âme, elle était encore plus belle, tu sais, que d'habitude, dans sa quarantaine épanouie, que ça m'a crevé les yeux,
et là je t'en ai voulu, oui, voulu, alors que le printemps revenait,
et que les coteaux recommençaient à bourgeonner.
T'avais pas le droit, mais tu l'as pris, c'est tout toi.
On t'a bien reconnu là, et je crois même qu'on a souri.
Puis, à mots choisis, je lui ai raconté l'indicible,
oubliant les détails du rouge vif au brun, volontairement,
du rose broyé, de la sciure et lampes qui clignotent, tandis qu'au loin, d'un écho nasillard, part une voix,
qui demande renfort là, ou bien où nous en sommes ici.
Elle m'a serré dans ses bras, tout contre son corps tremblant, pas prêt,
son corps tout chaud qui sentait encore la nuit.
Et, tandis que je repartais, elle m'a juste murmuré, comme une supplique, comme un besoin absolu de savoir,
« Pascal, je suis quoi, je suis qui de perdre un gosse ? »
J'ai secoué la tête, négativement, sans répondre, parce que moi je sais pas, comment on appelle ça, pote ou gosse, t'étais juste un gamin.
Notre gamin, chacun à notre façon.
Tous les ans, à la même époque, on verra fleurir un petit bouquet ridicule,
En bas d'un pont,
Comme pour dire « je ne t'oublie pas »,
elle sera là, et tes amis aussi,
à voir fleurir des gyrophares et noircir ton sang.
Mais pas moi, je ne pourrai pas,
d'ailleurs quand bien même, il me faudrait trouver ce que je suis devenu désormais,
tu m'auras laissé cette quête en héritage.
Mais entre nous, gamin, si un jour l'âme existe,
qu'elle vienne me faire un signe,
juste un petit signe,
pour que je lui montre, à elle seule, combien, même avec ce petit bouquet de violettes,
il est crade et dégueulasse, ton pont.

PRIX

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RAC · il y a
Texte triste mais tendre. Touchant !
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Papy betises · il y a
emouvant
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Pierre Wattebled · il y a
Nous avons connu cette douloureuse expérience d'un appel en pleine nuit.Si bien écrit et si vrai.Merci.
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Legilimens · il y a
Il suffit que j’ai envie de garder quelques citations par ci par là pour comprendre que, vraiment, c’est le genre d’histoire qui te hantera. Très beau, très douloureux aussi, merci!
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup
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Damien Paisant · il y a
Bravo c'est mérité, du caractère, très efficace, un brun poétique actuelle :)

Vous invite à découvrir mon poème ici http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/tresor-3?utm_source=notifications&utm_medium=mail&utm_campaign=Template+77&all-comments=true&update_notif=1511520608#fos_comment_2223165

Au plaisir de vous lire :)

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Pascal Depresle · il y a
Merci
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Julie · il y a
C'est très joliment écrit et très prenant ! Bravo
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Pascal Depresle · il y a
Merci
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Tsvetanna · il y a
Un texte magnifique à lecture presque douloureuse, bravo
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Pascal Depresle · il y a
Merci
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Marie · il y a
Un texte qui laisse le silence sur les lèvres et le vide au creux du ventre. Y a t-il plus grande peur pour une mère que de perdre son enfant...magnifiquement écrit
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Pascal Depresle · il y a
Merci beaucoup. Il a été primé depuis. Si le cœur vous en dit j'en ai beaucoup d'autres en attente
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Utilisateur désactivé · il y a
bonjour , merci pour votre petit mot d'encouragement sur le texte du RER
j'ai ben lu par 2 fois , votre texte sur le pont.
on reste sans voix , tellement on est surpris . le lecteur s'interroge . Respect , en tout cas
à bient ôt

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Pascal Depresle · il y a
Merci, depuis il a été primé. Mais j'ai beaucoup d'autres textes en course
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Gladys · il y a
Je viens de lire "Le pont" comme vous me l'avez conseillé. Plusieurs remarques dont la principale porte sur une longueur exagérée du texte, enfin il me semble, c'est mon ressenti. Puis je vois"Lauréate" pourquoi lauréate pour un homme ?
Je ne change change pas d'avis et même si cette démarche parait présomptueuse à certains, je me permets, sinon qui le ferait dans notre société de béni oui oui. Le fond aussi est plutôt banal mais la forme est solide, du travail de pro bravo

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