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Panda Roux

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FINALISTE
Sélection Jury

Un jour, j’ai entendu que New York avait un jour été une ville magnifique. Sur le coup, ça m’a fait rire. J’ai du mal à imaginer que la ville qui se profile en contrebas, enveloppée d’un épais nuage de fumée noirâtre, ait un jour pu être autre chose que ce qu’elle est aujourd’hui : un no man’s land de ruines fumantes, branlantes ou pire, flambant neuves.
Les nouveaux gratte-ciel sont hauts, très hauts, si hauts qu’ils disparaissent au-dessus des nuages, en dehors de la portée du commun des mortels. Les 99% de la population qui crèvent de faim en attendant qu’on veuille bien leur lancer les miettes de pain qu’on voudra bien leur donner, comme le maître affamant son chien pour qu’il le suive vivent dans les maisons de fortune qu'ils construisent avec les morceaux des anciens bâtiments n'ayant pas survécu au Sinistre.
Moi, tout ça, ça ne m’affecte pas. Enfin, il serait plus exact de dire que je n’agis pas en conséquence. Bien sûr, je ne suis pas pragmatique ou égoïste au point de ne pas être affectée par le fait que 99% de la population vive comme des zombies ou des fantômes, hantés par leurs malheurs. Mais depuis le temps j’ai appris à me débrouiller, à survivre.
Après le Grand Séisme, les riches ont payé pour que leurs maisons soient rapidement déblayées puis reconstruites, équipées des dispositifs antisismiques les plus chers. Et les pauvres, eux, n’ayant pas de maisons résistantes aux caprices de la Terre ou de Mère Nature ont dû travailler pour à leur tour avoir de quoi payer les déblayeurs ou les profiteurs comme on les surnomme. Ceux qui viennent supposément pour sauver la famille du pauvre sinistré et qui ne parviennent qu’à remonter des corps momifiés. Comme dans toute situation, il y a des profiteurs, des accapareurs, les spéculateurs, les égoïstes, qui capables de tout et ayant l’avantage de ne pas avoir de ligne éthique ou morale s’enrichissent sur le dos des innocents sans défense.
Les pieds suspendus dans le vide, à deux-cent-cinquante mètres du sol, assise sur une barre de métal rouillé parallèle au gouffre, cet énorme précipice dont personne ne sait où il s’arrête, j’accuse une nouvelle secousse. Il m’arrive de penser que ces tremblements sont les résultats de la colère d’un géant ou d’un Dieu, ou qu’il a simplement froid comme je l’entends si souvent dire dans la bouche innocente des enfants. Mais rapidement mon pragmatisme reprend le dessus et je me dis que finalement, ce n’est pas si important car quoi que je fasse il est impossible de changer les choses et je suis, comme tous les autres, condamnée à vivre une vie misérable, le ventre vide pendant que d’autres vomiront pour pouvoir se remettre à manger.
Le gouffre me nargue, sa noirceur, le mystère l’enveloppant m’appellent d’une voix douce et sensuelle « Gaia. Gaia, mon amour, je suis là. Viens voir maman. ».
Mes parents m'ont appelée Gaia avant de mourir. Assez ironique étant donnée que Gaia, je l'ai appris plus tard, est la déesse de la terre dans la mythologie grecque.
Mon ventre gargouille mais la faim m’est familière et j’ai, au terme de seize années de souffrance, appris à cohabiter avec elle.
Souvent, je me suis demandé ce qu’il y avait en dessous du gouffre, par delà la noirceur. Et rien qu’à me poser cette question – stupide – j’ai envie de sauter pour aller voir par moi-même.
Une nouvelle secousse.
Souvent, lorsque j’étais petite et naïve, j’ai rêvé que le gouffre était un portail magique, menant à un monde meilleur où je n’aurais plus à me battre pour un vieux croûton de pain rassis, cette fois comme les pigeons de la place publique qui sont si maigres que j’ai chaque fois l’impression qu’ils vont mourir, ayant dépensé leurs dernières forces à battre des ailes.
Mon attention se reporte de nouveau vers la ville. Des bidonvilles, jalonnés à intervalles réguliers par de gros édifices autour desquels se dressent des barbelés afin de protéger leurs habitants des terribles griffes de ceux que l’on surnomme les affamés.
J’ai une vue splendide depuis ici, perchée comme je suis en face d’un trou de la forme d’un écran sûrement percé dans la toiture par l’effondrement d’un building voisin.
Et puis, soudain, une série de secousses plus puissantes que les autres, comme pour prévenir de l’arrivée d’un monstre plus puissant, fait vibrer la poutre métallique. L’alarme, quasi familière, retentit dans toute la ville, se réverbére et soudain, c’est le cataclysme.
Je n’avais jamais rien ressenti d’aussi violent. Mais, alors que la poutrelle cède d’avoir été tellement sollicitée, je remarque avec satisfaction que les gratte-ciel des riches sont, eux aussi, en train de s’effondrer et c’est presque avec soulagement que je m’enfonce dans l’obscurité de la fosse sans fond.

PRIX

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Merlin28 · il y a
Vers un monde meilleur à n'en pas douter.
Je vous invite à lire, voter, commenter et partager "flegme grand ducal" et mes autres histoires si le coeur vous en dit.

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Arlo · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Hélly · il y a
+1 j'aime! Est-ce qu'il y aura une suite? Je me le suis demandée, en raison de quelques ta nouvelle! Quoi qu'il en soit, très bien écrite, et "beaux" détails!
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