Gai, gai, marions-la

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Hiver 2020

Mettez une bande de quatre amies, dont une, à bientôt cinquante ans est célibataire, ça donne aux trois autres une obsession : « Il faut caser Clara ! »

C’est leur mot d’ordre et il convient à la perfection, puisqu’il s’agit de me sortir de mon impardonnable légèreté pour me ranger dans une case bien identifiée, rassurante pour tous.

Et si j’affirme que je tiens à rester célibataire, c’est la consternation, l’incompréhension, le hiatus grinçant. Je suis une espèce de laissée pour compte, un rebut de la gent féminine : en aucun cas un être humain libre et heureux.

Voilà plus de vingt ans que mes amies tentent de s’expliquer ma position, franchement antisociale.

Peut-être qu’une enfance entre des parents déchirés m’a traumatisée ? Peut-être ai-je été dévastée par leurs crises quotidiennes, leur violence verbale et – pourquoi pas, tant qu’on y est ! – leurs agressions physiques…
Et ça divague autour de moi, ça ruisselle de compassion confondante. « Perdu, les filles ! Mon enfance a été merveilleusement heureuse, entre un père et une mère si amoureux, si épanouis, que je n’ai pas le moindre souvenir d’un conflit grave. »
— Ah, bon… Une enfance épanouie ? Alors, c’est évident ! Tes parents, sans le vouloir, t’ont écrasée de leur perfection. Leur modèle, si beau, t’es apparu impossible à reproduire.
Oh ! Les mauvais parents qui n’ont pas cassé la vaisselle à la tête de leur fille, les égoïstes qui sont restés fidèles pendant quarante ans quand toutes les familles autour d’eux se décomposaient…

Et ainsi vont les explications aussi irréconciliables entre elles que le mariage et moi !

N’ai-je pas le droit de dire non au cigare qui empeste, à l’ordinateur qui grésille vingt-quatre heures sur vingt-quatre, non aux piles de chemises à repasser, aux ronflements qui vous arrachent à votre meilleur sommeil, non aux matches ou aux courses automobiles du week-end, aux plats engloutis dans un grognement quand vous avez mitonné toute la matinée…

Pourquoi irais-je m’encombrer de la goujaterie d’un Rodolphe qui trompe Élisabeth sans vergogne : ça fait viril ! Que ferai-je des multiples écrans d’un Lucien ou de ses courses automobiles ? Et que dire de la douce folie bohème d’un Franck qui n’a pas d’horaires, pas d’entraves, qui crie à la liberté comme les chiens crient à la mort pendant qu’Estelle assure pour deux : les gamins, la famille, la maison, les amis. Qu’est-ce qu’on est heureux ! Mais qu’est-ce qu’on est heureux ! Et pourtant, depuis plus de vingt ans j’accompagne leur feuilleton matrimonial quotidien, on ne m’épargne pas le plus infime épisode. Je sais tout de leur périlleuse vie sentimentale, de leurs déboires conjugaux, de leurs déceptions maternelles en cascade.
J’en viens d’ailleurs à me demander si ce n’est pas par jalousie plus que par amitié qu’elles veulent me coller un mari dans les bras : on pourrait comparer nos petits déboires entre filles : quel bel horizon !

Cette fois, c’est Marianne qui s’y colle. Invitation pour fêter la fin de l’année. J’aurais dû me douter que là, juste avant les vacances d’hiver, elle allait faire un nouvel essai pour me faire rentrer dans le rang.

Marianne a bien fait les choses : je veux dire pour ce qui est de la table, de la décoration et du choix des mets ; parce que, pour ce qui est du célibataire de service, aïe, aïe, aïe… On dirait que ça devient de plus en plus difficile à trouver le prétendant idéal ; celui-là, non seulement il ne casse pas trois pattes à un canard, (comme dirait tante Lulu), mais plus moche que lui, tu meurs ! (Ça, ce serait plutôt le constat de mes élèves de troisième)

Mais où a-t-elle été dénicher cette horreur ? C’est un des nouveaux collaborateurs de Lucien ? Bien, bien, bien… Il est chef de projet au département biochimie… Heureuse de le savoir ! Le prétendant ne perd pas de temps en niaiseries et m’accapare d’emblée. Il a compris le sens de sa mission et l’assume avec autant de ferveur que de postillons : ça gicle entre ses dents. Et quelles dents ! Il en a plein la bouche et plus que son compte à mon avis. La nature est bien mal faite. Quand je pense à mes deux bridges, ces ponts de céramique que me fait mon dentiste et qui l’enrichissent, lui et son prothésiste … Enfin, ce n’est pas le pire. Le pire, c’est la bouche elle-même. L’emballage est encore plus laid que le contenu : de grosses lèvres épaisses, rouges, qu’aucun ourlet ne délimite. Pas trace du plus petit tracé, de la moindre sinuosité, d’une frontière enfin qui dirait, ici s’arrête ces monstruosités. Deux babines retroussées : autant embrasser un âne ! Et quand bien même je n’aurais pas vu de mâle dans mon lit depuis des décennies comme mon statut de célibataire tendrait à le supposer, je préférerais mourir vierge (si la chose eut été encore possible) plutôt que de découvrir quoi que ce fût des délices amoureuses sur une telle bouche !

Alors sans attendre que le baudet se mette à braire, je me détourne ostensiblement et j’accorde toute mon attention à ma voisine de gauche. Fin de non-recevoir. Sourire consterné de Marianne qui ne voit pas, à côté d’elle, le sourire ravageur que m’adresse Rodolphe. Tandis que sous la table, Franck, d’un pied coquin cherche le mien, me sollicite et m’invite.

Ah ! C’est sûr, les filles, s’il s’avérait que vous ayez raison, je saurais me jeter dans l’aventure sans votre aide. Parce que l’embarras du choix, je l’ai ! Ils sont trois. Trois hommes-loups, trois à m’attendre : Lucien, Rodolphe et Franck, vos délicieux maris et chacun me supplie et me promet la lune, sous seing privé ou officiel, c’est selon. Alors, rentrer dans la case que vous me réservez, vous toutes ; si je le décide, autant dire que c’est fait.

Or je résiste et je résisterai ! Parce que si je suis allergique au mariage, je le suis plus résolument encore aux clichés : et quel lieu commun plus navrant que la petite futée qui part avec le mari de sa meilleure amie ? Donc non, les filles, je ne convolerai jamais : je vous aime bien trop pour ça !

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