4
min

Funambule

Image de Amélie

Amélie

78 lectures

43

La terre rentre dans les sillons de mes chaussures, les alourdit, comme si je marchais dans un champ tout juste labouré. Depuis une heure maintenant, on monte le sentier qui serpente entre les arbres. Le harnais frotte l’intérieur de mes cuisses.
- Vous avez de la chance, il ne pleut plus. dit le guide, déjà presque chauve malgré un visage rond enfantin.
Nous sommes trois touristes, avec moi un couple de Russie : un homme massif, maladroit et sa copine rachitique, encourageante à l’excès. La brochure indiquait pourtant qu’il fallait disposer d’une bonne condition physique. A la pause, ils s’écroulent de concert sur le banc en bois. Autour de nous, d’immenses tiges de bambous se croisent par le haut comme des mikados. Le guide nous tend des sandwichs ramollis. Je reste debout, impatiente, poussée par les images de tyroliennes affichées sur le site web et qui m’ont décidée à entreprendre cette excursion. C’est pour cela qu’on est réunis là alors qu’on ne se connaît pas, pour voir la terre du dessus. Nous avons roulé un long moment avant d’arriver, traversé des villages et puis des étendues en chantier couleur ocre, marquées des sillons des engins mécaniques, pelles, camions, grues... « Ils construisent des hôtels » nous a dit le chauve, « beaucoup de demandes ». Et puis on a pénétré dans la forêt, et oublié la ville.
Des cris percent la végétation.
- Des singes ? je demande en tendant l’oreille.
L’homme enfonce sa bouche dans le sandwich.
- Non non, des oiseaux.
On reprend la marche, le couple souffre, Le guide patiente. On arrive au premier câble, celui qui nous fera traverser le vide à cent mètres de hauteur. Mettre les gants, suspendre au filin la poulie surmontée d’une bande en caoutchouc qui permet de ralentir, fixer ses mousquetons, tout contrôler. Je monte sur le petit ponton en bois qui ressemble à un plongeoir de piscine, vérifie plusieurs fois que les mousquetons restent verrouillés. Enfin je pousse une expiration, recule et m’élance dans le vide. Dans mon dos, la femme crie pour m’encourager. Et puis je n’entends plus rien d’autre que le frottement de la roue métallique contre le filin, le vent qui siffle dans mes oreilles. Des collines s’étendent jusqu’au bout de mon regard et la masse des arbres forme des méristèmes de choux-fleurs. Je ne vois pas l’extrémité de la corde tendue dans le ciel. J’observe en bas, me demande ce qui se passerait si elle cédait, m’imagine m’envoler pour atterrir délicatement sur les feuilles duveteuses. J’ai mal au cœur, concentre mon regard devant moi. L’espace se rétrécit, une petite fenêtre de feuillages apparaît, et au centre, telle la bulle de la cible aux fléchettes, l’arbre autour duquel est accroché le filin. Je me détache, tape trois coups sur le câble qui vibre et saute à terre en attendant les autres.
A chacune des traversées, la même excitation. Le couple traîne. Le soleil est en train de se coucher. On finit par arriver devant un immense chêne en haut duquel repose, telle une couronne, une immense maison circulaire en bois couverte de feuilles de palmes. Pour y accéder, il faut se laisser glisser une dernière fois dans le vide. On enlève les harnais, les chaussures. Le couple s’affale sur un matelas au dessus duquel pend une moustiquaire. Je m’appuie à la rambarde, contemple les collines, le lointain pas encore encombré par les hôtels qui dépasseront peut-être un jour les cimes, une jalousie de l’homme, de vouloir toujours montrer qu’il est plus fort que la nature, qu’il peut construire plus haut, plus grand. A l’étage inférieur, je découvre la douche donnant sur la végétation. J’étire mon cou, l’eau passe entre les lattes de bois, entraînée par la gravité. Les feuilles dans la pénombre ressemblent soudain à des séries de dents formant une gueule ouverte. Je sursaute en m’écartant, mais déjà je ne vois plus la forme. Un simple effet d’optique, à la manière d’une chambre d’enfant dans le noir qui prend l’apparence du plus effrayant repère de créatures sanguinaires.
Avec l’obscurité qui s’étale, les sons s’épaississent, les bêtes de la nuit prennent le relais. Et les cris des oiseaux réapparaissent, ressemblant de plus en plus au grincement des chauves-souris. A table, une impression de calme se dégage malgré le sifflement incessant des insectes. On ne parle pas beaucoup, la journée a été fatigante.
- Demain si vous voulez, on peut aller faire un tour avant de rentrer, dit le guide. Vers cinq heures.
- Trop bien ! je réponds.
Le couple se regarde. Elle a sa main posée sur son genou.
- Oui pourquoi pas, répond l’homme pour eux deux.
- Oh c’est trop mignon ! dit soudain la femme en regardant derrière moi.
Entre deux poteaux, deux petits hiboux nous fixent, les yeux noirs opaques.
Le réveil me sort du sommeil, mes vêtements sont humides, le Russe ronfle. La nature est assoupie. Je suis la seule levée. Le moniteur dort encore, je m’approche de la rambarde. Une brume épaisse arrive du lointain comme pour encercler la cabane, en silence, discrètement, la végétation disparaît, la terre se transforme en une immense toile blanche qui m’apporte à la fois un sentiment d’apaisement mais aussi d’angoisse à l’idée de cette planète immense en mouvement. Quand je tourne la tête, mon guide scrute aussi le brouillard et serre la rambarde des mains. Il se tourne vers moi.
- Les autres sont pas prêts ?
- Ils sont pas levés, ils veulent pas venir je pense. je réponds, enthousiaste à l’idée de faire cette balade sans eux.
L’air déçu, il se frotte l’arrière de la nuque.
- Ok !
Il me montre le plus grand arbre de la région, au pied duquel reposent des offrandes. On passe une deuxième tyrolienne. Je tape fort sur le câble pour prévenir l’homme. Je descends du ponton. Il se met à pleuvoir, les gouttes résonnent sur les feuilles. L’homme n’arrive pas, Je me rapproche du bord, pour mieux entendre le sifflement caractéristique. J’attends encore, le temps semble s’étirer. J’attache la poulie et me lance, scrute le paysage, avec la peur d’apercevoir son corps mais le nuage gris camoufle tout. L’eau me coule du haut de la tête jusque dans les cils et les yeux, brouillant ma vue. Et alors j’aperçois la même forme que la veille, une gueule béante qui émerge de la brume. J’essuie mes yeux avec le gant. Les dents ressemblent à celles d’un rat, je lève les pieds, essaie de me faire plus légère pour gagner plus vite l’autre côté. Le guide n’y est pas. Je supplie à haute voix, je refais le trajet dans ma tête, j’ai du mal à me concentrer avec mon cœur qui me tape dessus. Je reprends le chemin en sens inverse, accélère. Les cris brisent le silence de l’aube, je commence à courir, trébuche sur un caillou, me rattrape. Au bout du sentier, la maison, accessible par un seul filin qui disparaît dans le brouillard. Le bois trempé, presque gris, donne un air lugubre à la couronne. Et là, deux créatures émergent de sous le nuage, du fond de la vallée, se redressant, comme si elles étaient jusqu’ici restées accroupies. Elles sont nues. Ce sont leurs figures qui me marquent le plus, des gueules sans lèvres entourées de dents, deux trous à la place du nez et d’immenses yeux noirs tout plats. Je pose ma main sur ma bouche pour contenir ma peur dans ma paume. Elles se rapprochent de la maison. L’une lève sa patte composée de trois doigts au bout desquels pointent d’épaisses griffes et la glisse dans le salon à la manière d’un blaireau fouissant le sol. Elle en ressort les doigts repliés sur eux-mêmes. Quelque chose pend, un tissu, une moustiquaire.
Je recule jusqu’à ne plus les voir quand j’aperçois sur une branche les deux petits hiboux, l’un a la tête tournée vers la profondeur de la forêt, l’autre me fixe et se met à hululer. Les appels s’accentuent, le sol vibre sous mes pieds comme un câble de tyrolienne. Je me retourne pour courir.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
43

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Brennou
Brennou · il y a
Beuh ! Je préfère rester au sol. L'atmosphère, là-haut, est trop bien décrite. On y croirait presque !
·
Image de Amélie
Amélie · il y a
Merci beaucoup de ce commentaire !
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Amélie
Amélie · il y a
Merci !
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Un texte qui donne quelques frissons. Mes votes en échange. Peut-être aimerez vous "L'héroïne" "Tata Marcelle" ou "Le Grandpé".
·
Image de Amélie
Amélie · il y a
Merci Pascal !
·
Image de Fitzgerald
Fitzgerald · il y a
Très sympa à lire. C'est une super idée ces balades à tyrolienne.
Si tu aimes aussi les balades en avion, voici mon histoire, qui malheureusement a été noyée parmis la masse d'histoires postées dimanche http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-petit-tour-en-avion

·
Image de Amélie
Amélie · il y a
Merci de ce retour ! En effet ce thème a inspiré beaucoup de gens :) Je note pour le lien.
·
Image de Didier Caille
Didier Caille · il y a
Image de Amélie
Amélie · il y a
La forêt semble parfois effrayante ! Merci et je note le lien.
·
Image de Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
Pas mal... mais où est la brume? +2...
·
Image de Amélie
Amélie · il y a
Elle arrive à l'aube, merci !
·