Fruits de nos entrailles

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Image de Été 2021
Dans les entrailles de la Terre, il descend. À la surface, le soleil tape fort. Il a presque huit ans et il fait ça depuis deux ans. Se faufiler dans le puits étroit, remplir son sac de terre rouge, remonter et la passer au tamis dans une maigre flaque d'eau pour libérer le diamant qui s'y cache peut-être. Tout autour, les hommes armés de kalachnikov veillent.
Il tousse de plus en plus. Il a beaucoup de peine à respirer. Du fond de sa poche, il sort un des comprimés d'aspirine que le chef leur a distribué à cinq heures ce matin, le dernier. Il se sent proche de l'évanouissement. Il s'adosse contre la paroi friable et hérissée de pierres qui lui lacèrent la peau. Il ferme les yeux. Il a mal partout. Encore un effort, plus qu'un tour. Il se redresse, finit de remplir le sac, et entame la remontée. Mais une violente douleur dans la poitrine le paralyse, dans son crâne, une explosion de lumière. Il étouffe. Un flot de sang s'échappe de sa bouche. Recroquevillé en avant, le sac plein contre son ventre, il bascule et s'écroule.

Plus tard, avec difficulté, on ramènera son corps sans vie. Les parents recevront quand même le salaire du garçon pour ses dix heures de travail de la journée, l'équivalent de deux dollars. Et quelques jours plus tard, un dollar de plus, en dédommagement.
Lorsque tous auront quitté le chantier, c'est le chef qui ramassera le sac éclaboussé de sang, abandonné là dans la confusion. Il procédera lui-même au tamisage et découvrira, les yeux brillants de convoitise, dans sa gangue de roche noire, un des plus beaux diamants bruts jamais trouvés dans cette mine. Aucun témoin. En route pour le marché parallèle. Une bonne journée, pensera-t-il.

...................................

— Vous pouvez entrer, Monsieur, dit l'infirmière en poussant la porte de la chambre.
Sa femme est là, perdue dans leur grand lit, très pâle. Elle dort.
— Le passage a été rude, elle a perdu beaucoup de sang, mais elle est hors de danger maintenant. Le petit va bien lui aussi, ajoute-t-elle avec un geste vague en direction d'un enchevêtrement de dentelles et de mousselines. Très ému, il vient se pencher sur le berceau. « Cet enfant est étrange », pense-t-il en le regrettant aussitôt. Une ombre insidieuse s'étend sur l'immense bonheur d'avoir enfin un fils. Il est troublé par ces plis douloureux sur le front, ces yeux grands ouverts, deux billes noires et scintillantes qui considèrent le monde avec une acuité saisissante pour un bébé d'à peine quelques heures.
Mal à l'aise, il se détourne et va s'asseoir près de sa femme. « Mon aimée », murmure-t-il en lui effleurant le front.
Elle se réveille et lui sourit.
— Avez-vous vu comme notre fils est beau ?, demande-t-elle d'une voix faible. 
— Oui... magnifique... et... déjà très éveillé... Je vous demande pardon, mille fois pardon de n'avoir pu être là... je suis tellement désolé... vous avez tant souffert...
— Ce n'est rien mon ami, ne vous inquiétez plus. Tout va bien maintenant. Amenez-le-moi, voulez-vous ? 
Il l'aide à se redresser et l'installe avec délicatesse contre l'oreiller. Il va chercher l'enfant et le dépose dans les bras de sa mère, puis, se souvenant de quelque chose, plonge la main dans la poche de sa veste et en sort une boîte.
— Tenez... dit-il, en faisant basculer le couvercle.
Sur un coussin de satin écarlate, un énorme diamant, taillé en forme de cœur éclabousse de lumière les visages fatigués.
— Oh !... C'est trop, beaucoup trop...
— Rien n'est trop beau pour vous, mon amour. 
Il sort le pendentif de l'écrin et le lui attache au cou.
L'enfant a plus que jamais les yeux écarquillés. Il se contorsionne, un petit poing serré, l'autre main tendue vers le joyau. Le père est éberlué, il aurait juré voir la bouche édentée s'ouvrir en un cri silencieux... Sa femme, tout à la contemplation du bijou, semble n'avoir rien remarqué.
Il se secoue, tente de maintenir la peur à distance. Une hallucination sans doute, le surmenage et l'émotion...
— Mon tendre époux... N'oubliez pas de faire appeler le père Anselme pour la bénédiction cet après-midi. 
— Je n'y manquerai pas ma douce...
Cette perspective soudain le réconforte. Et il se souvient de ce qui se murmure ici et là, que le prêtre, en secret, pratiquerait aussi l'exorcisme... On ne sait jamais, pense-t-il, risquant un œil suspicieux en direction du bébé. Mais celui-ci est maintenant endormi contre le sein de sa mère, dans un état de parfaite béatitude, et le père en serait définitivement rassuré, s'il n'y avait là, étirant un coin de la minuscule bouche bien rouge, ce petit, si petit soupçon de sourire, qui semble le narguer.
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Émilie Bressler · il y a
C'est un thème prenant et votre récit est super. La première partie est rondement menée : c'est un sujet tragique et délicat qui est abordé, et ce sans aucune fioriture. Bravo à vous 💐
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Lyne Fontana · il y a
Merci Emilie !
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Arsene Eloga · il y a
La vie plein de mystère. Un texte de qualité.
Mon vote

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Lyne Fontana · il y a
Merci !
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Arsene Eloga · il y a
Laissez moi vous inviter si vous avez une minute de lire mon texte. Merci
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-destin-funeste-1

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Nadia Batchep · il y a
La fin de votre récit c'est la meilleure 🥰🥰🥰J'ai tout simplement aimé vous lire et je pose tous mes cœurs💓 ❤️ pour vous sans hésitation !!!
Si vous avez un moment bien vouloir me lire sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-bonne-etoile-4

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Lyne Fontana · il y a
Merci !
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Atoutva · il y a
La réincarnation ? Une histoire bien étrange.
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Lyne Fontana · il y a
C'est possible... Merci
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Zalma Solange Schneider · il y a
C'est un texte fort, qui joue sur deux aspects : celui de l'injustice sociale, et plus loin, quelque chose qui flirte avec des questions plus complexes, plus floues... (réincarnation... domaine de l'étrange... )

Pour ma part, j'ai été particulièrement sensible à la première partie, celle qui dénonce l'injustice sociale absolue, et j'y pense souvent, quand je vois des bijoux portés dans des défilés, etc... : oui, je pense aux horribles conditions d'extraction de l'or et des diamants... 😞
Merci d'avoir abordé ce sujet dont on parle si peu...

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Lyne Fontana · il y a
Merci beaucoup ! Oui c'est ça. La suite est un retour à l'air libre, une réincarnation, une sorte de revanche, de manière de récupérer son dû, avec une dose d'étrangeté qui met mal à l'aise le père.
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Zalma Solange Schneider · il y a
Oui, complètement, d'autant plus qu'il y a une petite marge permettant d'imaginer la suite... (en fait, il pourrait y avoir une suite, finalement... 🤔😉 de toute façon, elle se fait dans la tête du lecteur !)
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A. Sgann · il y a
Qui sème la douleur...
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Lyne Fontana · il y a
De temps en temps, on peut espérer une sorte de revanche... Merci !
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Zou zou · il y a
Un sens à la vie peut être....
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Lyne Fontana · il y a
Oui peut-être, merci Zou Zou.
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Aurélien LENOTREC · il y a
Être né quelque part, aurait chanté Maxime Le Forestier. Mon soutien.
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Lyne Fontana · il y a
Oui. Merci Aurélien.
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Dominique Coste · il y a
J'aime ces histoires aux fins comme "suspendues". Merci Lyne. Mon vote.
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Lyne Fontana · il y a
Merci à vous Dominique

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