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Nic 34

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Une de nos nombreuses pérégrinations dominicales nous amena sur le coup des 13 H passées vers un estaminet quelque part entre Minervois et Montagne Noire. Pour nous, partis aux aurores, c’était assez tard. Déjà nous tournicotions sans succès depuis un bon moment et en nous la bête avait faim.
L’établissement se situant légèrement en contrebas, nous dévalâmes la volée de marches, tout à notre plaisir d’avoir enfin trouvé un endroit où nous restaurer.
Le contraste entre le dehors éclaboussé de soleil et l’ombre du dedans fut tel que nous eûmes d’abord quelque peine à distinguer quoi que ce soit.
Nos yeux s’habituant, aidés très probablement par notre appétit aiguisé, nous distinguâmes vite les tables ( toutes vides ) et prîmes place.
Nous n’étions pas sitôt assis que les doutes s’insinuèrent...où donc étions-nous tombés ? dans quelle antre avions-nous pénétré ?
Sous nos mains, attachante comme du papier adhésif la nappe en toile cirée péguait.
A chacun de nos gestes un délicat petit bruit de succion se faisait entendre.
Tandis que Patrick prenait connaissance de l’unique menu,
"Salade du jardin
Côtes d’agneau
Frites maison
Fromage
Dessert
¼ de vin par personne",
j’explorai les lieux.
Une partie «  bar » sur la gauche, que nous n’avions pas aperçue en entrant, affichait l’air tristounet d’une pratique en déshérence : comptoir noirci, étagères douteuses où les bouteilles, semblant posées là depuis des temps immémoriaux, arboraient autant de poussière agglomérée que de traces dégoulinantes suspectes.
Les verres, en ordre disparate, paraissaient avoir pris le voile tant ils étaient saupoudrés de gris.
Un vétuste présentoir proposait de vieux clichés en noir et blanc que personne, du reste, n’achèterait jamais plus. Rebiquées, constellées de chiures de mouches, les cartes postales dont certaines affichaient sur les bords des crénelures d’un autre âge semblaient attendre là depuis plus d’un demi-siècle.
Nous regardant, l’air quelque peu ahuri, partagés entre consternation et fou-rire nous ne savions plus s’il fallait ou non craindre le pire.
Nous inspectâmes les assiettes et les couverts : rien à redire de ce côté là : ils étaient immaculés tout comme les serviettes de table.
Alors que j’essuyais tout de même mon assiette - sait-on jamais ! - une solide matrone, son imposante bedaine ceinte d’un rustique tablier bleu, vint prendre commande, ce qui était un peu dérisoire vu qu’il s’agissait d’un menu pré-établi. Peut-être s’enquérait-elle de la couleur du vin ou du degré de cuisson des viandes ? J’avoue l’avoir oublié.

Comme l’office était grand ouvert et le jardin dans son prolongement, nous vîmes notre hôtesse aller y cueillir la salade, la rincer, l’essorer, l’accommoder.
Ce fut un régal. Aussi fraîche que craquante sous la dent elle vous projetait en bouche des éclats de félicité vitaminés.
Tandis que nous nous en délections, de charmants effluves titillaient à nos naseaux : il semblait que le festin ne faisait que commencer. Déjà nous avions oublié le décor neurasthénique, le dessus de table discutable, le coin bar incertain.
L’agneau fit son apparition avec sa généreuse garniture. Aussitôt nos naseaux frétillèrent de plus belle et nos yeux dévorèrent le plat. Ensuite il n’y eut plus que des mâchonnements voluptueux : nous ne nous souvenions pas avoir de nôtre vie goûté pareil délice. Nous ne mangions plus : nous engloutissions, avec quelques poses tout de même pour échanger un regard ou un commentaire des plus élogieux.

C’est alors qu’un quidam, sombre de crasse autant de peau que d’habit vint se positionner à côté de notre table. Les deux pouces aux ongles endeuillés glissés dans les passants d’une ceinture inexistante, le béret luisant de graisse vissé sur le front, il nous contemplait, l’air ravi.
« Alors, elle est bonne ma viande, on dirait ? »
Nous réalisâmes qu’il s’agissait du patron. Bien entendu nous nous perdîmes en congratulations loin d’être flagorneuses car si l’hôte nous surprenait autant que sa gargote, notre admiration était bien sincère. Nos assiettes quasi vides corroboraient à elles seules le tangible de nos compliments.
Nous lui fîmes visiblement grand plaisir car, soulevant légèrement son couvre-chef, il nous expliqua :
« Ce sont des agneaux que je choisis moi-même, que j’élève moi-même, que je tue moi-même, que je découpe moi-même. »
Nous ne savions plus si nous devions nous réjouir ou bien nous inquiéter.
Il paraissait tout fier de son speech et, après avoir frotté (en vain, la trace était inaltérable !) la ligne brune marquant l’endroit précis où l’étoffe rejoint la peau, il remit son bonnet en place, exactement sur le trait noir à la façon d’un rituel ancestral.
Il parla encore un peu, ravi d’avoir un auditoire aussi connaisseur que louangeur ( il est vrai aussi que nous n’avions pas pleuré ni nos « oh ! » ni nos « ah ! » ni nos « ah bon ? » )

Nous souhaitant bonne fin de repas il s’éloigna en se grattant ostensiblement la raie des fesses.

Si nous mangeâmes encore un peu de fromage par pure gourmandise car nous étions repus, nous ne déclinâmes pas le dessert ni le petit café pour nous remettre en selle. Il fallait bien ça après ces ripailles.

Alors que nous nous apprêtions à quitter notre table, un couple avec enfants fit son apparition. Comme nous tout à l’heure, ils eurent du mal à s’habituer au local. Nous les vîmes tâter la toile cirée, inspecter leurs assiettes, découvrir le décor et s’entre-regarder, l’air perplexe.

« Vous verrez, c’est délicieux » affirmé-je en me levant.

Ils poussèrent un gros soupir comme après une inspiration trop longtemps retenue.

«  Excellent, ne vous fiez surtout pas aux apparences ! » compléta mon mari à mi-voix.

Avant de nous éclipser, nous échangeâmes avec eux un sourire complice.

Nous les avions rassurés.

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