Fraternelles retrouvailles

il y a
3 min
261
lectures
109
Qualifié

Saint-Maur, jeune dans sa tête... croit aux fantômes - du moins ceux qu'il croise dans ses écrits. . Passionné de tout, mais surtout de sa femme !... Sous son vrai nom (il en a un) il a déjà  [+]

Image de Été 2018
Le soleil pointait à peine à l’horizon lorsque le cheval passa la poterne à bride abattue, bousculant sans ménagement le garde ensommeillé qui se dit qu’il ne ferait pas bon alerter son capitaine qui avait le réveil mauvais. Et puis, le mal était fait et il ne s’agissait somme toute que d’une haquenée famélique montée par deux cavaliers couverts de poussière, pas d’une invasion. Après tout, ce misérable équipage pouvait bien aller au diable si ça lui chantait. Et, le portier retourna en baillant terminer sa nuit dans la salle des gardes.

Le coursier s’arrêta net au pied de la calade menant au château. Celui des deux voyageurs qui était monté en croupe, se laissa choir sur le sol. Il tituba, tant, après cinq jours de chevauchée ininterrompue, il avait l’impression de continuer à tanguer au rythme du galop. Le cheval à la robe gris pâle couleur de cendre, hennit à peine pour signifier à son cavalier son soulagement d’avoir été délesté d’une partie de sa charge. Le cavalier quant à lui, encapuchonné et pris dans une vaste pelisse sombre qui le couvrait de pied en cap, resta en selle sans bouger.
L’homme à terre retrouva un semblant d’équilibre et se dirigea vers la première maison de la calade. Il se mit à tambouriner tant et plus sur le bois de l’huis, jusqu’à ce que du mouvement se fasse entendre à l’intérieur.
— Qui va là ? émit une voix enrouée derrière la porte.
— C’est moi ! Jehan, ton frère !
Le visiteur crut percevoir comme de l’embarras de l’autre côté.
— Euh... passez votre chemin ! Je n’ai pas de frère... enfin... il est loin. Il est même peut-être mort à l’heure qu’il est !
Jehan entendit alors nettement l’essoufflement de son vis-à-vis, l’œil sans aucun doute collé à une fente dans le bois sec de la porte pour voir sans être vu qui se tenait de l’autre côté.
— Regarde-moi bien Thomas ! reprit le voyageur d’une voix à peine audible. Tu vois bien que c’est moi. Bien sûr, j’ai pris des rides, j’ai dans les yeux la fièvre de ceux qui ont longuement chevauché, et je ne puis parler plus fort à cause d’une vieille blessure à la gorge. Mais c’est bien moi...
— Et l’autre, le cavalier tout noir, qui est-ce ?
— Un aimable voyageur qui a accepté de me prendre sur la croupe de sa monture : ce coursier qui parait maladif et catarrheux tant il est pâle, mais qui est infatigable et d’une telle célérité qu’il m’a permis d’arriver dans les meilleurs délais jusqu’à toi. Grâce à lui, me voilà bien plus vite rendu...
— Plus vite rendu ? Mais ça fait bien douze ans que tu es parti...
— Grâce à toi. Et je t’en sais gré. Ces douze années m’ont permis de voir du pays, elles m’ont aussi donné le loisir de réfléchir à ce qui nous a séparés. Et, réflexion faite, tu m’as apporté beaucoup plus que je ne te rendrai jamais. Et puis, malgré tout, tu restes ma seule famille, n’est-ce pas ?
— Tu es... sûr de ne plus être fâché ? Tu ne viens pas réclamer ton dû au moins ? Tu sais, les affaires ne sont pas florissantes en ce moment... Et quoiqu’il en soit, tu avais signé, tu te souviens...?
— Aucun problème. Si c’est ce que tu crains, je ne viens pas réclamer ma part d’héritage. Je n’ai plus besoin de rien.
Le soulagement, à l’intérieur, fut perceptible. Et, après une ultime hésitation, un déclic se fit entendre et la porte s’entrouvrit. Un homme, en chemise de nuit, sortit sur le seuil.
— Jehan, mon frère... je ne te voulais pas te nuire... je voulais simplement te donner une... une leçon, voilà tout. J’essayais seulement de former ton jeune caractère, tu sais...
— Si tu veux mon pardon, tu l’as ! Je te dois tant ! Grâce à tes bons offices, j’ai vu des contrées si étranges que tu ne pourrais pas même les imaginer. Grâce à toi et à tes influentes relations, j’ai appris l’art de la guerre et du pillage... l’ordinaire de la soldatesque, les massacres... les famines... Imagine-toi que j’ai vu Byzance... en flammes et en partie détruite. Et aujourd’hui, grâce à lui – Jehan désigna le cavalier – je reviens de Venise. Tu te rends compte ? Venise ! Venise aux effluves méphitiques, aux brumes empoisonnées et au ciel encombré de charognards ailés... Mais, assez parlé de moi ! Laisse-moi te prendre dans mes bras, mon cher frère. Et, ta famille ? J’aimerais tant faire la connaissance de mes neveux et nièces...
Thomas, ému aux larmes par la sollicitude et le pardon de Jehan, héla les siens.
— Voici Marthe, que j’ai épousée voilà maintenant douze ans. Tu la connais je crois, il me semble même qu’elle avait du béguin pour toi... Et voici mes cinq enfants : deux garçons et trois filles : l’ainée vient d’avoir onze ans et le benjamin en a presque trois...
— Qu’ils sont beaux ! Laisse-moi les embrasser et déposer sur leurs joues roses des baisers pour mes douze années d’absence ! Et puis, j’ai apporté un présent pour vous tous...
— Comme je fais un mauvais hôte ! Sans doute as-tu soif, Jehan ? Et, ton ami aussi, comment s’appelle-t-il ? Messire...?
— Tu peux l’appeler Schéol ou... Hadès. À ta convenance. De toute façon, il a plus de cent noms : partout où il passe, on lui en donne un nouveau. Mais, il n’est pas ici pour boire.
— Ah ? Et... et le présent dont tu parlais à l’instant ?
— Je viens de te le donner, ainsi qu’à ta femme et tes si beaux enfants...
Sur ces paroles, Jehan s’écroula. Mort. Dans son bagage, il emmenait la peste noire. C’était un beau matin de printemps, en l’an de (dis)grâce 1348...

109
109

Un petit mot pour l'auteur ? 16 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Benjamin Sibille
Benjamin Sibille · il y a
Un texte digne de l imaginaire médiéval, incroyablement bien amené. Toutes mes voix
Je soupçonne que vous avez a m apprendre en matiere de cheval, passez donc https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Très bien conté et quelle chute !
Image de Saint-Maur
Saint-Maur · il y a
Merci. Je m'en vais voir du côté de chez vous pour faire connaissance avec vos œuvres... si vous me le permettez
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Oup's! J'avais oublié de voter...C'est fait :)
Image de Plumareves
Plumareves · il y a
Quand la grande histoire de l'humanité et la petite histoire familiale se télescopent. Une belle restitution de l'atmosphère de l'époque... méphitique à souhait !
Image de Bulle_d_encre
Bulle_d_encre · il y a
Je me doutais bien qu'on excès de gentillesse cachait quelque chose... mais alors là ! Quelle fin ! Ce texte est vraiment bien mené. 《 Mon coeur cogne 》 dans la catégorie poèmes, vous touchera-t-il ?
Image de Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
Alors là! Quelle trouvaille que "ces retrouvailles"... bravo Saint-Maur...
Image de Saint-Maur
Saint-Maur · il y a
Merci et au plaisir de très vite vous lire à nouveau
Image de Klelia
Klelia · il y a
Diabolique !
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
...un cadeau qui n'en est pas un ! mon vote !
si vous aimez , ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique ' poésie Eté

Image de Camille G
Camille G · il y a
Très original - surprenante conclusion
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Belle écriture et singulière histoire..enfin , tout est bien qui finit mal.
Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Bravo, j'ai aimé, jz vote, voir si vous avez le temps sur mon compte "Apres la pluie" merci

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Seul

Yann Moe

Seul. Désespérément seul, avec mes doutes, mes peurs et mes espoirs.
Ai-je pris la bonne décision ? Seul l’avenir le dira. En attendant, le présent est incertain, hostile, et ma famille me... [+]