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Août 2012. Assise à un arrêt de bus dans le quartier de Pigalle, la chaleur de cette période pré-apocalyptique annoncée depuis des millénaires et enchérie par nos médias contemporains m'obstruait la vue et me laissait dans un état de demi-sommeil. Une petite silhouette fine s'assied à côté de moi. Je ne fis tout d'abord pas le rapprochement, toujours assommée par les vapeurs des pots d'échappement et de la pollution parisienne qui se dégageaient du bitume. L'écran d'information du passage des bus n'affichait que des durées incompréhensibles pour le commun des mortels : le bus 30 pour « Charles de Gaulle-Etoile » ne passant que dans soixante ans !
« Je ne pensais pas que l'attente pouvait être aussi longue... », me dit cet homme.
« Et moi donc ! Plus longue pour moi que pour vous, je le crains... », lui rétorquais-je, légèrement exaspérée.
« Oui... », me répondit-il avec une sorte de nostalgie.
Je m'autorisai à tourner la tête et à le regarder. Cette silhouette m'interpela : cinquante ans environ, jean's, chemise blanche, blouson cintré, chaussures en cuir, cheveux grisonnants coiffés à la sauvage d'un homme qui n'aurait pas eu le temps de se coiffer au réveil. Il fumait une cigarette.
« Vous ne seriez pas Claude Lelouch, par hasard ? », m'hasardai-je, avec un manque du pudeur qui ne me correspondait pas.
Il rit, l'air malicieux en savourant ma question qui était, finalement, très déplacée.
« Etonnant pour quelqu'un du milieu...Claude est encore dans la vie... »
Gênée, un silence s'installa, la rue devenant déserte tout à coup.
Je regardai à nouveau sur le panneau d'affichage qui m'indiquait à présent soixante quinze ans. Je soupirai.
« De pire en pire...Ca doit être embouteillé à hauteur de Barbès, comme d'habitude. », essayant de relancer la conversation. J'étais gênée que cet homme m'ait reconnu et que, de mon côté, ma mémoire me fasse défaut.
« Oui...au moins on aura le temps de parler cinéma... », les yeux baissés et portant la cigarette à ses lèvres.
Souriante, je lui répondis avec un enthousiasme non retenu, les yeux pétillants à l'idée de cet échange :
« ...et de la vie ! ».

Ce fut ma première rencontre avec François Truffaut. Un hasard me l'ayant mis ce jour-là sur le même banc que moi, à attendre un hypothétique bus qui ne viendra jamais.

Lettre datant de Septembre 2012 envoyée « Rue de l'Etoile – Charles de Gaulle, Paris ».

« Monsieur Truffaut,
A la suite de notre rencontre sur ce banc Place Pigalle, je me permets de vous écrire pour vous proposer, non sans référence certaine, des entretiens selon vos disponibilités dont le but serait non pas un article dans un quelconque magazine cinématographique mais un livre regroupant vos réflexions sur le cinéma d'hier, d'aujourd'hui, de demain, sur la vie en général, sur vos ressentis sur le monde dans lequel nous évoluons à présent, sur les technologies numériques, sur l'art, sur vous et vos films, bien naturellement, sur ceux des autres, aussi.
Je ne me pose pas en biographe. Je n'ai pas d'éditeur et n'ai présenté à quiconque cette idée de projet. Je ne vous garantis pas que ce « livre » sortira un jour, ni même qu'un jour ce sera un livre mais mon envie de m'entretenir et d'échanger avec vous m'emplit depuis notre rencontre.

En espérant que vous m'accorderez un peu de votre temps et que vous pourrez bientôt me donner un rendez-vous. »

Sa réponse ne se fit pas attendre et c'est dans ce but que nous commençâmes ce travail dont la durée était, pour ma part, encore impossible à appréhender.

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