Francis

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« La lévitation, c’est une question de concentration. » Francis abandonna la position dite du Lotus Light, posture qu’il avait lui-même créé un jour de frustration devant son incapacité à effectuer un lotus académique. La souplesse de son corps, à l’inverse de la force de son esprit, avait des limites. Il avait connu sa première expérience spirituelle à l’âge de douze ans, lorsqu’il avait vu Star Wars au cinéma. À la vue d’Obi-Wan Kenobi, il avait ressenti une brève mais intense explosion de chaleur suivie d’une grande sensation de sérénité. Il n’était plus la même personne lorsqu’il sortit du cinéma.

Les dix années qui suivirent furent une longue suite de batailles contre ses parents pour leur faire accepter le nouveau Francis. Il se plongea dans la philosophie asiatique, refusa d’ingérer toute nourriture capable, avant abattage, de se déplacer par ses propres moyens. S’il l’avait pu, il aurait également refusé de se nourrir d’êtres dont le métabolisme fonctionnait grâce à la photosynthèse, mais six heures à méditer bras levés dans le jardin parental en essayant de capter directement l’énergie de l’astre central du système solaire lui avaient appris la grandeur de l’acceptation de sa nature humaine. Depuis, il se gavait de pâtes au fromage et il écoutait sa mère quand elle lui disait de mettre un chapeau.

Il lisait énormément, et avait rassemblé une vaste collection de livres rares, dans laquelle il puisait sa richesse spirituelle. Ces concentrés de sagesse cachée étaient édités sous le nom de « La Vérité Révélée ». Entre autres vérités, car, comme chacun sait, la vérité est multiple, figuraient de nombreux récits concernant les Sages qui guident le monde en secret. Il ne pouvait que rêver atteindre un jour, grâce à l’étude de la méditation, le niveau de sagesse préalable à toute rencontre, même fortuite, avec un Grand Sage. Il rêvait parfois la nuit de cette rencontre et lorsqu’il baisait avec révérence la robe du sage, l’intensité de l’émotion ressentie le réveillait encore frémissant.

Il s’était mis au yoga, car il est de notoriété publique que le corps est indissociable de l’esprit. Cette activité l’avait un peu réconcilié avec la partie de l’humanité possédant un appareil reproducteur interne. L’époque du lycée laïque, républicain et mixte lui laissait le souvenir de gloussements féminins qui l’avaient conforté dans l’idée que les femmes étaient vaguement impures.

Mais les élèves du cours de yoga étaient d’une nature spirituelle radicalement différente. L’une d’elles, en particulier, avait une belle âme. Il pouvait presque distinguer son aura dorée, malgré la confusion toujours possible avec sa chevelure blonde tirant sur le jaune. En plus d’une belle âme, elle bénéficiait d’une jolie enveloppe corporelle, signe de bon karma s’il en est. Elle était partie en Inde quinze ans auparavant, et en était revenue comme illuminée. Un soir, après le cours, elle lui proposa de lui montrer ses photos du Dalaï-lama. Il ne se fit pas prier.

Son intérieur était exotique. Les murs étaient recouverts d’étoffes mauves, et le salon bas était parsemé de coussins multicolores brodés de petits miroirs ronds. L’ensemble était chaleureux, même si Francis émit mentalement une réserve sur le tapis en peau de tigre. Suivant son regard, elle lui assura que le tapis était 100 % synthétique et qu’elle n’aurait jamais eu le cœur de posséder la peau d’un animal en voie de disparition. Elle ajouta que de toute façon, elle n’en avait pas les moyens. Elle s’excusa de l’imperfection du ménage, se consacrer pleinement à son épanouissement personnel lui prenant beaucoup de temps. Elle alluma deux baguettes d’encens tirées d’un paquet orné d’une créature bleue à grandes oreilles, et lui offrit un verre d’alcool de fabrication artisanale. Elle le confectionnait chez elle selon une recette traditionnelle népalaise, remplaçant le lait de yack fermenté par du lait de Normande, dont l’approvisionnement présentait moins de difficultés.

Il la remercia en joignant ses mains et en inclinant la tête. Malgré ses réticences à faire pénétrer une substance alcoolisée dans le temple de son corps, il ne put lui refuser cette entorse à ses habitudes d’abstinence. Peu après le troisième verre, il fit l’expérience du voyage astral, regardant son corps agir sans l’intervention de son esprit désormais désincarné. Au milieu de la nuit, il s’entendit crier :

« ça y est, je lévite ! »

Elle chuchota : « Moins fort, tu vas réveiller les voisins. »
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