Franchir ou mourir

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Un ! Et encore un ! Et encore un autre ! Inspirer péniblement l’air vicié qui me lacère les poumons. Un encore ! Ouvrir mes paupières malgré la poussière, la fumée, le gaz qui m’incendient les yeux. Un autre ! Sentir tout mon corps résonner quand les entrailles de la terre qui nous entourent spasment de douleur à chaque fois qu’un obus les pénètre. Et encore un autre ! Ne même pas entendre hurler la démence qui gagne mon voisin quand les explosions roulent dans les galeries, ricochent contre les chicanes et fracassent mes tympans. Un millième... un cinquantemillième... Des jours que ça dure :
« Résistez ! Si les allemands prennent le Fort de Vaux, ils forceront nos tranchées et déferleront en France ».
Vous êtes hommes mais êtes réduits à rats, piégés dans cette casemate souterraine, entombés dans les ténèbres que seules éclairent vos torches dérisoires. Elles balayent parfois l’un de vos visages : c’est laid un homme qui a peur, alors six cents... c’est innommable. Quelle apocalypse avez-vous fuie, poilus, pour croire que vous sauveriez votre vie en vous réfugiant dans ce bastion. Nous y étions déjà exsangues, sans relève, sans approvisionnement, avec des citernes fendues. Pourtant, ceux qui tenaient cette place n’ont pas eu le cœur de vous refouler à l’extérieur. Vous êtes six cents maintenant... Sans artillerie suffisante pour vous défendre. Six cents à prier le ciel que la voûte tienne sous le déluge de métal de cette effroyable offensive ennemie qui condamne toute échappée.
Vous pourriez manger ma chair à pleines dents et laper chaque goutte de mon sang pour apaiser votre faim et votre soif, plutôt que de lécher l’humidité qui suinte des parois ou de boire l’urine de vos latrines qui débordent d’immondices. Vous pourriez me sacrifier à Dieu, me brûler en holocauste dans les flammes de l’enfer qui pleuvent sur nous de chaque orifice que vous n’avez pas bouché avec des sacs de sable. Mais, je n’ai pas peur car je suis votre espoir, vous m’avez appelé Vaillant, matricule 787-15, quiconque me touchera sera fusillé.
Le commandant Raynal m’a fait venir et m’exhorte comme l’un de ses hommes : « Toutes nos communications ont été coupées. Tu es le dernier. Les autres messagers ont été envoyés sans succès. Ils te canarderont mais tu dois réussir cette mission ». Ses mains m’enlacent, leur chaleur me porte, je m’élance.
J’ai franchi leurs lignes, traversé la boue de ces cratères gigantesques qui ont retourné les champs en un cauchemar lunaire. Je me pose à Verdun ! J’aurais voulu y arriver blanc comme la colombe et transmettre la paix d’un rameau d’olivier mais je ne suis qu’un pigeon, gris, comme votre infortune portant ce papier bagué à ma patte : « Attaque très dangereuse, urgence à nous dégager ». Mon voyage s’arrête là, mais votre guerre, ô fous, durera encore des mois et des mois et dans un siècle, on continuera à commémorer ce drame humain.

Vaillant
Pigeon voyageur, décoré de la croix de guerre 14-18
Naturalisé et conservé au colombier militaire du Mont Valérien (92)
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