Franchir la nuit

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En compétition

J'aime bien ce regard philosophique et poétique sur le monde en ce qu'il rejoint et illustre les préoccupations et l'ensemble des grands textes sur les droits et les libertés et l'actualité.Garde  [+]

Image de Été 2020

Ce sont de ces gens-là que nous devons parler, n’est-ce pas ? De ces gens dont nous pourrions faire partie, qui pourraient être moi, toi, vous, nous… mais qui sont eux »
Daniel Pennac – l’instinct, le cœur et la raison-eux c’est nous – Éditions jeunesse avec les réfugiés-2015

San Antonio Secortez. 25 Décembre 2018

Les convois sillonnent la ville et les arrestations se multiplient dans un chaos volontaire. Au cœur de la grisaille hivernale et sous la lumière forte des phares de la patrouille des gardes-frontières irascibles et des sirènes de police,
Agustin porte son fils dans ses bras tremblants.
C’est la fin d’un interminable parcours. L’ultime refuge, la dernière porte de la liberté. Si près du but, la ligne à quelques mètres… aussi attirante que périlleuse. La frontière en trompe-l’œil, un lieu commun.

Agustin a tenté sa chance avec Felipe, son fils de 8 ans.
Il lui avait promis. Il a du mal à marcher et pose l’enfant avec pour seul confort des matelas posés à même le sol, des couvertures de survie, quelques biscuits secs et un peu d’eau. Ils sont entassés et enfermés avec d’autres enfants et d’autres familles dans le centre d’accueil, grouillant et poisseux ; au milieu des silhouettes hagardes, il n’y a déjà plus de place pour eux.
Agustin n’a pas le temps de parler à son fils qui se met à pleurer. Tous les deux ne supportent plus les regards, les interrogatoires sous les lumières aveugles…

Agustin ne s’habitue pas à raconter son histoire… ni à écouter celles des autres… Sous la pression l’air vient à manquer dans le petit local. Le seul soulagement, le vrai luxe, c’est d’être encore en vie… Felipe est fiévreux et étrangement pâle, la nuit est glaçante : Agustin lui enveloppe la figure avec son écharpe, le serre contre lui pour lui donner la chaleur de son corps. Il s’accroche à lui.

Le centre est une prison qui ne dit pas son nom… il glace et sidère dans l’angoisse des silences, des regards et des menaces. D’une fixité impressionnante. On y enferme aussi les enfants, au mépris de tout le reste.
Entre nausées et vomissements, pris de spasmes, Felipe se contorsionne sur le sol. Il souffre dans l’indifférence la plus totale. Personne ne s’occupe de lui.
Arriver au bout semble impossible. Dans ces conditions, l’attente est interminable.
« Il faudra combien de temps ? » demande Felipe.
« Beaucoup » lui répond son père avec un certain désappointement. Désorienté et très inquiet.
Agustin ne veut rien lâcher. Il n’a pas changé d’avis. « Il ne peut rien nous arriver ici, les médecins vont arriver » lui répond-il sans le quitter des yeux.

Il a fui pour survivre avec les autres voyageurs le Guatemala, sa région pauvre aux routes de terre et aux paysages arides, son petit village sans eau, ni électricité, un tas de misères… pour rejoindre El Paso, seule issue à une existence dont il ne voulait plus.
Il n’y a pas grand-chose à faire quand on ne peut plus résister, quand on n’a plus rien à manger. Les racines pourries des arbres ne donnent jamais de bonnes récoltes.
On ne quitte jamais son pays, la terre de son enfance, de son plein gré…

Agustin ne s’est pas même pas posé la question.
Partir pour de bon, ça avait failli déjà lui arriver plusieurs fois…
Accepter l’idée qu’il ne reviendra pas.
Le voyage de l’espoir et du désespoir avec son fils, une destination magique, le chemin identique, la dernière chance.
L’envie partagée aussi de construire leur destin ensemble et de trouver un signe d’espoir plus fort.
Quand les enfants s’imaginent le monde… ils pensent toujours que l’histoire finira bien.

Son crime ?
Avoir tenté de franchir illégalement la frontière américaine avec Felipe.
Très affaibli et malade, les autorités de contrôle sanitaire l’ont emmené. Agustin ne sait plus rien…
Il sait simplement que Felipe a fermé les yeux à jamais.
Mort en détention après avoir été arrêté à la frontière…
Dans la cruauté universelle du silence, personne ne sait où finit la vérité…
L’absurdité du destin cruel et inattendu, la fatalité écrasante, sans pitié… la malveillance aussi… la part d’ombre… à défaut les deux…
« Il était trop tard » lui a-t-on dit.
La détresse et la colère bousculent toujours les évidences.
Impuissant, Agustin titube, le cœur rempli de chagrin, son fils perdu sur les bras.
Ils n’iront pas ensemble jusque là.
À la frontière, le final se joue toujours en sourdine.
Tout souffle éteint.
On reste à El Paso au risque de s’y abandonner.
Définitivement.

La nuit de Noël a été bien triste cette année.
Comment trouver maintenant le bonheur dans un monde aussi hostile ?
Une illusion que le réel détruit tous les jours à cause de ces barrières visibles et inhumaines, haineuses et dangereuses.
Une image de la vie qui parle de la mort à venir, d’itinéraires tragiques et de nouveaux drames, de la violence moderne et quotidienne sans écho, cruellement vivante et pire encore… du regard désespéré des enfants, d’images cauchemardesques et de plaidoyers posthumes.
Felipe, mais aussi Jakelin, Rodrigo…
De si humains enfants… !

Dans son isolement et sa solitude Agustin croit encore en la vie, mais il ne veut plus rêver. L’espoir n’a plus rien de remarquable.
De cette illusion, il ne se sent pas épargné. Il dit toute sa douleur.
Il veut garder sa dignité pour ne pas apparaître comme un réfugié.
Il n’est pas américain.

Aucun mythe ne tient debout.
Ne dit-on pas que les seuls paradis sont les paradis perdus ?
Il était une fois en Amérique… une histoire qui s’écrit dans notre monde d’aujourd’hui.

Article 9 de la Déclaration universelle des droits de l’homme
« Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu, ni exilé ».
Nul n’a le droit de jouer avec des vies humaines.

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Mireille Bosq · il y a
Question (in)hospitalité, nous n'avons rien à envier aux US. Hélas.
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JACB · il y a
"Une illusion que le réel détruit tous les jours à cause de ces barrières visibles et inhumaines, haineuses et dangereuses."...et votre histoire n'est pas illusion mais le récit bouleversant sûrement quotidien que l'on banalise mondialement. Votre texte lui donne de la VOIX . Déchirant, bouleversant !
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M. Iraje · il y a
Dramatiquement douloureux.
On reste sans mots et impuissants face à ces espérances détruites.

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Fabienne Maillebuau · il y a
Très émouvant, et plein de retenue, mon vote, CHEUCHE. je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-son-dune-voix, hors concours.
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Paul Marie · il y a
un desespoir immense qui donne a reflechir, bravo...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un souffle épique traverse le texte sur un sujet poignant où l'émotion atteint le paroxysme.
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Jennifer Marquié · il y a
Un cri de détresse porté par une belle écriture. Un récit qui m’a prise au tripes. Vous obtenez mon adhésion sans réserve !
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Pierre LE FRANC · il y a
Le désespoir attend les espoirs déçus des réfugiés. Très beau texte qui illustre bien le statut inhumain de ceux qui n'ont pas encore tout perdu.
Pour quelques-un qui arrivent, combien sont restés sur la route?

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Chantal Sourire · il y a
Un texte puissant que je soutiens !

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