Framboise

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Elle s’appelait Françoise, il l’appelait Framboise. Autrefois, mais plus depuis longtemps. Elle avait eu cette saveur acidulée de son fruit préféré et de jolies pommettes roses quand ils étaient jeunes. Le temps avait passé. C’était Fanfan maintenant.
Un fils brillant qui travaillait en Asie, peu d’amis sur place, de longues années ensemble. Trop sans doute.
Ils avaient bien songé à se séparer, mais on part pour quelque chose ou quelqu’un, pas pour on ne sait quoi à leur âge, avaient-ils pensé. Et puis il y avait quelques bons moments malgré tout, brefs, rares mais qui rappelaient le passé de leur jeunesse. Chacun aurait souhaité que l’autre l’enthousiasme à nouveau mais savait la chose impossible.

Entre autres défauts, il lui reprochait son hypersensibilité. A tout finalement : les senteurs, la musique trop forte, les aliments trop épicés, le soleil qui dévorait sa peau délicate, la pluie qui ravivait ses douleurs, la grosse chaleur qu’elle disait ne plus supporter... La liste était longue. Donc pas de mimosa entêtant, pas de piments, pas d’opéra à gorges déployées, pas trop de soleil, de pluie, de froid... Il reconnaissait que pour sa part il n’avait pas de nez, abusait des épices, aimait la ronde des saisons et marcher par tous les temps, manger dehors également, sans compter que sa peau mate réclamait le soleil.
Ils s’étaient connus très jeunes, elle aurait dû partager ses goûts, comme au début. Il la soupçonnait de ne pas l’aimer. Il lui en voulait de ne plus ressembler à la Framboise gaie et pétillante des premiers temps, sinon par accident lorsqu’ils rencontraient une connaissance. Leurs chemins divergeaient, leurs goûts différaient, leurs manies et pathologies mutuelles les agaçaient l’un et l’autre.
Françoise, elle, se résignait, s’était forgée une carapace d’indifférence jouée qui l’aidait à tenir devant les paroles injustes ou blessantes. Elle se disait que le temps passait et qu’il était trop tard pour réagir. Elle vivait entre ses livres et ses aquarelles.
Il l’aidait pourtant à la maison, jugeant que cela rattrapait largement les mauvaises paroles qui, parfois, c’est vrai, lui échappaient. De fait il savourait l’ambiance des marchés, aimait à choisir ses produits et concocter des plats savoureux.

Ainsi cuisinait-il. Mais elle avait toujours des remarques à faire qui le contrariaient. Rien que l’absurde histoire du dimanche précédent alors qu’il préparait des soles. Elle avait prétendu qu’elles « saignaient ». C’est vrai qu’elle avait horreur de la chair morte des bêtes et encore plus du côté sanguinolent de certaines pièces. Il s’était mis en colère : qu’elle sorte de la cuisine alors ou qu’elle les repasse à l’eau, ces soles arrivées le matin même de la Côte ! Elle avait prétendu avec une affreuse grimace qu’il y avait comme une odeur de sang en épongeant les poissons et en lui mettant sous le nez son torchon taché de rose. Il s’était moqué de sa moue et avait ironisé :
- Tu connais l’odeur du sang, toi ?
- Oui, les femmes en général, tu sais, connaissent cette odeur.
Devinant qu’elle faisait allusion au sang menstruel, il préféra ne pas approfondir. Mais elle poursuivait :
-C’est une odeur métallique, comme du fer.
Ils s’étaient résolus au compromis. Françoise avait dressé une jolie table, il avait ouvert un vin d’Alsace et réchauffé ses champignons à la crème. Facilement dégoûtée par le côté trivial des cuisines, Fanfan, paradoxalement, en passant à table, se révélait être devant un bon repas une convive gourmande et agréable.

Mais tout de même comme elle était pénible de façon générale ! Il la trouvait de plus en plus pénible !
Ah, s’il avait pu la zapper d’un geste sans lui faire mal, sans qu’elle s’en aperçoive, il l’aurait fait !
Sans compter avec son anxiété latente qui lui faisait craindre certains jours un œdème de Quincke comme celui qu’elle avait eu enfant et qui l’avait marquée. Combien de fois lui avait-elle rappelé ses allergies, notamment aux hyménoptères ?

Alors Paul traquait les guêpes quand elles tournaient autour des fruitiers au fond du jardin. Pour Françoise. A cause de Françoise.
Il y pensait tandis qu’elle engloutissait la barquette de framboises, achetée le matin même. Tous les deux considéraient que ces fruits jamais lavés devaient être porteurs de bien des germes ; heureusement, elle ne faisait pas de fixation là-dessus.


L’idée se mit en place lentement, insidieusement.
Le jour où il tua proprement une guêpe sans l’écrabouiller, il distingua nettement son aiguillon encore dangereux. La coïncidence voulut qu’il y eût encore des framboises en dessert ce jour-là.
Comme une expérience, il disposa la petite guêpe au fond du fruit le plus gros.

Françoise dévora les fruits et lorsqu’elle eut du mal à déglutir, il descendit au jardin en prétextant son insupportable hypocondrie.

Trois quarts d’heure après, lorsqu’il remonta, il sut que la fin avait dû être pénible : apparemment elle s’était traînée jusqu’au téléphone fixe. Son visage gonflé et cyanosé faisait peine à voir.

Il n’eut aucun mal à laisser couler ses larmes en appelant les secours.
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Eric Lelabousse · il y a
Texte très fort. Bravo
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Jean Weber · il y a
Le venin est dans la fin. Bravo !
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Yoann Bruyères · il y a
C'est noir, surprenant, bien écrit, bravo :)
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Marie Dauvers · il y a
Merci beaucoup, Yoann ! Je n’ai pas l’habitude d’écrire du Noir.
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Patrick Gibon · il y a
une dégradation d'une framboise acidulée par un Paul fine guêpe et sacré fumure, de l'humour noir comme j'adore!
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Marie Dauvers · il y a
Un grand merci, alors !
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Dranem · il y a
Je redécouvre ce texte... ça commence par un clin d’œil à la Boby Lapointe... "Elle s'appelait Françoise, mais on l'appelait framboise... " cette histoire de vieux couples qui ne se supportent plus, me rappel un film de Sacha Guitry : "La poison" avec le sublime Michel Simon..... bravo !
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Marie Dauvers · il y a
J'ai pensé au film avec Gabin et Signoret, "Le chat". Merci pour vos lectures.
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Sylvie Talant · il y a
Je le découvre seulement maintenant. Très bien écrit, agréable à lire. En cet été ou même le jury ( du moins celui des concours saisonniers ) désigne comme lauréats certains textes que l'originalité n'étouffe guère ( sans chercher vraiment je suis tombée sur un haïku lauréat décrivant en trois lignes le contenu d' une pub à succès pour un gel douche, et hier sur un TTC lauréat qui reprend le cadre et l'essentiel d'une chanson qui fut en vogue il n'y a pas si longtemps ) voilà enfin une idée novatrice qui se présente sur Short ! et je me reconnais bien dans cette habitude de la personne qui ne lave jamais ses barquettes de fruits.
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Marie Dauvers · il y a
Merci, Sylvie, pour avoir réussi à trouver ce texte que j’avais rétrogradé en fin de liste.
J’aime votre façon de lire si semblable à la mienne : que personne ne soit oublié ! Cordialement.

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Mireille Béranger · il y a
A la fin de ma lecture, je ne me souvenais plus du titre ! Ah oui, "Framboise" !
J'ai apprécié ce texte, ne serait-ce que pour son originalité... Le sang des soles, il fallait tout de même y penser... C"est très inattendu !
Moralité de tout ceci : attention à ne pas devenir pénible... Attention aussi aux framboises en dessert !
Cinq voix supplémentaires pour vous, Marie. Les voilà...

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Marie Dauvers · il y a
Finalement, ce serait un conte moral ! Merci pour votre fidélité et votre soutien, Automnale.
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Luc Michel · il y a
Et voilà le travail ! Bravo Marie, c'est très bien écrit, on prend beaucoup de plaisir à lire cette horreur ! :))) Bien dans le thème, qui plus est!
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Marie Dauvers · il y a
Merci beaucoup, Luc, d’être venu lire !