Fournaise à la supérette

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Dolorès n'en pouvait plus. Foutue canicule ! Ses cuisses brûlaient par le frottement de son short en toile, de la sueur lui gouttait un peu partout, front, joues, cou et même entre les seins ! Merde alors, on se croyait en enfer !
Et comble de l’exaspération, Carlos avait été exécrable depuis le réveil. Déjà qu'il puait en temps normal, mais là, de par la chaleur, il embaumait la vieille transpiration bien rance. Dolorès avait la nausée et écoutait son babil insignifiant d'une oreille plus qu'agacée.
Le caddie était rempli. Packs d'eau, denrées diverses et une nouvelle poêle en fonte pour remplacer celle que monsieur avait ruiné en brûlant des escalopes milanaises. Il était irascible et traînait la patte dans la supérette alors que la clim était en panne et que le magasin était un pur condensé d’odeurs corporelles putrides.
-Dépêche-toi un peu ! Lui avait-elle lancé en tentant une retraite vers la caisse. Ses pieds avaient gonflé dans ses ballerines et elle n’était pas certaine de pouvoir les supporter encore bien longtemps.
-T'as que foutre ton gros cul au rayon surgelé si t'as trop chaud !
Elle avait tourné la tête vers lui, surprise de cette riposte, pensant qu’elle ne lui était pas destinée. Et pourtant, il était face à elle, le visage luisant de sueur, un sourire mauvais sur sa sale petite tronche de portugais.
La chaleur extérieure qui frappait tout le monde n’était qu’un infime chatoiement en comparaison au feu de la colère qui venait de s’allumer en elle.
Dolorès lui tourna délibérément le dos et le laissa payer l’ensemble des articles. Elle nota au passage le clin d’œil que ce petit salopard adressa à l’hôtesse de caisse. Une gamine plus jeune qu’elle qui avait des seins bien hauts qui n’avaient pas été aspirés par trois allaitements vieux de quarante ans et un vagin bien étroit qui n’avait pas dû expulser trois petites graines portoricaines.
Elle sortit de la supérette et s'éventa le visage avec un flyer. A travers ses ballerines, elle sentait la chaleur implacable du bitume. Une voiture passa devant elle, manquant de lui rouler sur les pieds, la fenêtre passager s’ouvrit et un visage ressemblant étonnamment à Carlos apparut et s'adressa à elle.
-Dégage grosse truie !
Elle cracha le peu de salive qui lui restait en bouche dans sa direction tout en dressant le majeur très explicitement. Elle pensa que les températures élevées grillaient les neurones des pauvres mâles gravitant autour d'elle. Carlos en-tête de liste. Ce misérable l’avait taclée lâchement dans le magasin. Bien sûr qu’elle avait un peu d’embonpoint, et ça elle le devait à ce salopard de Carlos. Avant de devenir sa femme, Dolorès avait été miss de sa ville et faisait tourner la tête de bien des hommes. Quarante ans plus tard, le temps et les grossesses avaient fait des ravages. Mais avait-il seulement un tantinet de considération pour elle ? Alors que lui avait la taille épaissie, le triple menton et une bonne moitié de dents en moins. Il fallait vraiment qu’il soit un sacré trou du cul pour la rudoyer ainsi alors qu’elle souffrait de la chaleur.
Les portes battantes de la supérette s’ouvrirent et la cause de son mal-être apparut, paradant comme un coq. Elle sentit son estomac se contracter et ses dents se serrèrent. Elle marcha péniblement jusqu’ à la voiture. Le parking était désert. Carlos la regardait étrangement, redoutant l’explosion habituelle qui n’était pas encore venue.
Elle ferma les poings. Les rouvrit. Les referma encore. Ses ongles avaient tracé des lunes de sang dans ses paumes
-Allez grouille-toi Dolorès ! Le match commence dans une demi-heure.
Son foot. Son putain de sacro-saint foot. Ses samedis après-midi consacrés aux matchs. Elle ferma les yeux et ouvrit le coffre. Une bouffée d’air chaud lui cingla le visage. L'air dans la voiture devait être irrespirable.
-Bouge-toi un peu ! Merde, tu vois pas que j’ai chaud bordel ?!
Elle pensa : T'as chaud mon salaud ? Attends de voir ce que je te réserve...
Le reste s’enchaîna de façon fluide sous les rayons du soleil.
La poêle en fonte dans la main de Dolorès. Elle la tient fermement. Carlos vient de poser le dernier pack d'eau dans le coffre. Il est penché. Elle peut voir que son tee-shirt s'est relevé et son short ridicule laisse entrevoir une raie des fesses luisante.
Elle abat la poêle à la façon d'un joueur de base ball qui frappe la balle avec sa batte. L'impact sonne plutôt bien et la tête de Carlos vient se loger dans le coffre, bien calée entre-deux packs d’eau. Il y a un peu de sang sur le bord de la poêle et une grosse éclaboussure sur ses ballerines.
Dolorès ne perd pas de temps. Il fait chaud. A la maison, dans son frigo, une bonne limonade maison l'attend.
Elle dégotte un vieux rouleau de chatterton et lui lie mains et pieds. Elle ouvre la portière arrière droite, saisit Carlos par les cheveux, puis, glisse ses mains sous ses aisselles puantes et le jette sur le siège passager. Du sang lui coule de la tempe et goutte sur le siège. Il est encore inconscient. Elle le trouve attendrissant ainsi, réduit au silence. Elle claque la portière juste à temps. Un couple traverse le parking, elle leur fait un signe de tête.
Elle démarre en prenant garde de ne pas ouvrir les vitres malgré la fournaise dans la voiture. La sueur dégouline sur son visage. Elle roule doucement. Elle ne va pas bien loin. Elle ne tiendra pas longtemps dans l’habitacle. Sa voiture lui apprend que dehors il fait quarante degrés. Un sacré record ! Mais à l'intérieur, c'est encore bien pire !
Le champ est désert, on entend juste les grillons. Elle coupe le contact au moment où elle entend gémir derrière elle. C’est qu'il a de la ressource le Carlos !
Elle sort, ouvre le coffre, prend une bouteille d’eau et verrouille la voiture. Elle l'entend l'appeler d'une voix éteinte. Ses appels déchirants, loin de l’émouvoir, attisent davantage le brasier de sa colère. Dolorès n’est plus que quarante années de frustration, de non dits, de rancune. L'apothéose est arrivée dans la supérette. Quand il lui a manqué de respect et a oublié qu'elle était son épouse et la mère de ses enfants.
Elle se positionne face à la voiture, jambes écartées, torse bombé et boit quelques gorgées d’eau. Elle a si soif ! Elle imagine avec plaisir que dans l'air moite et étouffant de la voiture, Carlos doit être assoiffé lui aussi.
-Dolo...arrête...j’ai été stupide...je...je t'aime...sors-moi de là, j’ai si chaud...ma tête...
Elle choisit de ne pas répondre. Le spectacle auquel elle va assister se passera de dialogue. Elle a trop chaud pour vouloir discuter et de toute façon, il n’y a plus rien à dire. Ils se sont tout dit. Surtout lui.
Après les supplications et mots d'amour viennent les cris et les injures. Il se tortille comme un ver et son visage est cramoisi. Puis, il commence à geindre et refoule quelques larmes même si elle doute qu’il ait encore assez de liquide en réserve.
-Dolo...
Sa bouche est crispée, sa respiration haletante. Il ressemble à un chien qui halète pour réguler sa température corporelle. Les halètements cessent. Il.ne bouge presque plus. Seuls ses yeux sont encore vivants. Ils la fixent avec haine et désespoir. Elle se délecte de ce regard posé sur elle. Elle sera la dernière chose sur laquelle il posera ses yeux, avant de les fermer à jamais.
Quand tout sera fini, Dolorès rentrera chez elle boire sa limonade bien fraîche. Elle choisira son propre programme télé, dont le foot sera banni, et, le soir tombant, elle goûtera à la fraîcheur au-dehors. Elle goûtera à la solitude et au calme. Et elle s'endormira du sommeil du juste. De celui qui a accompli ce pour quoi il était sur terre.

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Sabrina, ma voix pour ce beau texte bien que trop tard :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Jean-Francois Guet · il y a
bravo Sabrina ;)
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Thierry Schultz · il y a
La montée en puissance est très bien menée, avec la chute libératrice. Elle aurait dû agir bien plus tôt… Mes voix pour Dolorès à qui il faut pas la faire à l"envers…
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Patricia Saccaggi · il y a
C'est beau l'amour...
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Joël Riou · il y a
Canicule et scènes de ménages : un cocktail explosif !
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Sisi Benh · il y a
Cette femme devait en avoir gros sur le cœur pour en être arrivé à de telles extrémités. Moralité il faut être à l'écoute de l'être aimé... mes voix.
Passez me lire à l'occasion ^^

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Sandrine Michel · il y a
Moment de lecture très agréable dans cette ambiance noire !
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Utilisateur désactivé · il y a
Faut pas gonfler Dolorès !
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Fabienne Guerreiro · il y a
Attention !!! Âme sensible ne prenez pas modèle sur Dolorès ... Courage . Bravo Sabrina
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Mape Writing · il y a
Eh ben... Quand on dit que la communication est importante dans un couple ! On sent bien que la tendresse a disparu depuis longtemps ^^
Les mots sont crus et vont bien avec vos personnages. Ça monte toujours plus avant d'exploser. C'est facile à lire. J'ai bien apprécié !
Dans le genre Court et Noir, je participe aussi, si vous en avez envie bien entendu : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-chaines-du-mal