Fort

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Je suis fort, fort. Je me répète ce mot. Il faut que je m’imprègne de sa substance, et que je le devienne vraiment, « fort ».
Mais comme s’ils voulaient me démentir, ils arrivent.
Tiens, cette fois cela va être de la peinture, je vois déjà les pots... c’est drôle, je crois que je me détache de mon corps...oui, je ne ressens plus rien, je les laisse me persécuter, après tout, j’ai l’habitude.

« Eh, les mecs, regardez qui est là ! » C’est le grand blond qui parle. Si je ne le connaissais pas, je trouverais qu’il a l’air gentil.
Je ne fais aucun mouvement de fuite, mes membres ne m’obéissent plus.
Je vois la peinture s’étaler sur mes habits, mon sac, ma tête... Un doigt rencontre ma bouche par mégarde, et tout d’un coup un sentiment de rage que je n’avais jamais connu déferle en moi. Je mords sauvagement le doigt, me dégage des mains de mes ennemis et m’enfuis en courant.
Je les sens dans mon dos, leurs pas résonnent. Vite, il faut que je me cache, que je leur échappe.
Une porte est ouverte, sauvé. Je m’engouffre rapidement dans la salle, ferme la porte à clé et dévale les escaliers.

Sans m’en rendre compte, je suis allé dans le gymnase. Je m’assois par terre.
Les larmes coulent toutes seules. Des larmes de rage, de vengeance.
Une balle est à côté de mon pied. Je me lève, et frappe de toutes mes forces. La balle rebondit sur le mur. Je veux qu’elle meure, je veux qu’elle arrête de rebondir comme si rien ne l’atteignait.
Je tape comme un fou, n’importe où.

Je n’arrive plus à respirer, j’étouffe. Je veux crier, demander de l’aide, mais aucun son ne sort.
Et je me rends compte, pour la première fois, que je suis seul. Je suis seul... Je suis seul, physiquement, et moralement. Personne ne me soutient, je n’ai besoin de personne. Personne ne s’inquiète pour moi.

Je me sens vide. Vide de sens. Finalement, les seuls qui ont besoin de moi, ce sont eux.
Je n’existe que pour moi-même, il n’y a personne derrière moi pour me soutenir, pour m’encourager. Je ne me dis jamais : «j’ai besoin qu’il me conseille », je ne pense jamais « heureusement qu’elle est là ». Et pourtant, je suis là, on peut me voir.

La solitude m’oppresse tellement que j’irais presque les voir, leur demander de m’accepter, et s’ils ne veulent pas, de me poursuivre, mais qu’ils s’occupent de moi, que quelqu’un s’occupe de moi.
Mes larmes s’arrêtent peu à peu de couler. Je repense à ce garçon qui nous battait tous à la course, l’année dernière. Il courait, les yeux fixés sur un point. Il ne perdait jamais.
Un jour je lui avais demandé : « Comment fais-tu pour courir aussi vite ? » Il avait hésité puis répondu: « Parce qu’il y a quelqu’un au bout, qui me félicite, qui me guide. Chaque effort est récompensé. »

C’est cette personne qui me manque. Et je veux être digne d’elle. Je me relève lentement. Je vois la balle rouler sur le sol. Je me redresse. Elle avance de plus en plus lentement. Je lève la tête. Elle s’arrête. Je suis fier.

Je remonte les escaliers, je n’ai plus peur. Je tourne la clé. Regardez-moi, je vous affronte. J’ouvre la porte. J’ai quand même une petite boule de colère, de peur au fond du ventre.

Ils sont là. Je veux leur dire, leur expliquer qu’ils devront trouver un autre souffre-douleur, que je ne subirai plus. Mais les mots ne sortent pas. Plus je les regarde, moins je peux leur parler. Une colère sourde m’envahit. Non, il ne faut pas. Je ne dois pas rentrer dans leur jeu. Mais je vois mes habits pleins de peinture, mes bras égratignés, et je repense au ballon. Je vois sa tête ronde, insolente, mauvaise et je tape. Je décharge tout, toutes ces années de souffrance.
Le combat est inégal. Je finis par terre, couvert de bleus, sanguinolent, mais heureux. Heureux comme je ne l’ai jamais été. Je lui ai fait mal, j’ai résisté, je me suis prouvé que j’étais quelqu’un, pas parce que je me suis battu, mais parce que j’ai décidé de le faire.

Ils sont partis.

Une petite fille s’approche de moi ; elle me regarde, inquiète. Elle appuie sur mes blessures en me demandant si « ça fait mal  ». Je souris.

Elle me trouve fort.

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