« For sale : baby shoes, never worn »*

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La toile du transat vole. Au loin, une voix d’homme répète « TOI TOI TOI ». Seulement ça : « TOI TOI TOI ». Il ferait trop chaud s’il n’y avait pas ce vent. Quelqu’un a glissé hier ses mégots dans les interstices du bankiraï. Et il suffit de ces trois mégots pour qu’il y ait ici un air de fête finie.
La toile du transat vole. Opiniâtre et irrégulière. L’homme répète « TOI TOI TOI ». Sa voix résonne, amplifiée par le gouffre des immeubles accolés. Parfois aussi, elle entend une femme gémir. Et une autre voix, plus rauque, qui chasse les pigeons d’un « PCH PCH PCH », opiniâtre et irrégulier. Ses lunettes de soleil sont griffées. Le monde ainsi strié s’enfloue par endroits. Lui, il est parti. Une réunion. C’est dimanche. Mais une réunion. Il est parti.
Elle regarde les trois mégots. Pense, sans savoir pourquoi, aux maîtres zen des livres sur l’Orient. Les maîtres zen disent « Tout est dans tout, l’hiver dans l’été, la truite sous la glace... ». La légèreté dans ces trois mégots enchâssés ? La légèreté ?
La toile du transat vole. Il ferait trop chaud s’il n’y avait pas ce vent. Sur la table, en une nuit, du pollen s’est déposé. Une poussière jaune. Une poussière jaune qui se prononce en ronds là où il y a eu les verres. Du pastis, c’était de saison. De l’alcool, du sucre, des ronds de pollen. La toile du transat vole. Une dernière fois, en bas, l’homme crie « TOI TOI TOI ». Elle sent qu’il ne le dira plus après. Que sans doute, dans un instant, un nouveau gémissement montera dans les étages. Un gémissement de femme. Un gémissement lourd et léger. De l’affliction et du plaisir. Un gémissement qui, en vol, croisera l’un ou l’autre des pigeons chassés par la voix rauque. « PCH PCH PCH ».
La terrasse est tout en haut. Lovés sous les lattes de bankiraï, les maîtres zen sautillent. « L’homme – répètent-ils – devrait non seulement suppléer à sa propre insuffisance, mais encore aux défaillances momentanées de ce qu’il observe. » Sous les lattes, les maîtres zen : « L’étude de la qualité est plus profitable que l’étude de son contraire. Car la vie est courte. » Lovée sous les lattes de bankiraï.
La terrasse est tout en haut. Cinquième étage. Des voix, des pigeons, des vies. En bas. Plus bas. Elle, elle est au-dessus de tout ça, en somme.
Elle est au-dessus de tout ça. Lui est parti. Le pastis, sur la table pollinisée, se souvient d’hier soir. Cinquième étage : un bel endroit pour faire une fête d’été. Comme dans ces publicités pour des alcools déjà mélangés aux sodas. Cinquième étage. Le pastis, ils l’ont mélangé eux-mêmes. C’était facile, il y a toujours eu un robinet d’eau sur la terrasse.
Cinquième étage : elle, elle se souvient du vide qui encercle le bankiraï. Du vide, du vertige, de cette possibilité vociférante de se laisser happer. En un câlin de vent. Cinquième étage : devant ses lunettes de soleil, le monde est flou et griffé. Cinquième étage : un gouffre entre les immeubles. Elle se souvient du Vide. De l’Enfant.
Elle a gardé ses chaussures. Ses premières chaussures. Des bottines. Elle n’a pas gardé le reste. Que les bottines. Sa première paire. Rouge, imitée des modèles pour les grands. Du cuir rouge, avec une semelle blanche. Et une mouette en cuir blanc, cousue sur le côté, à la hauteur de la malléole. Cousue avec du gros fil. Cousue avec des points apparents.
Les bottines, depuis, elle les promène dans l’appartement. D’étagère en étagère. Elles se laissent faire. Acceptent de la suivre. D’étagère en étagère. Avec leurs semelles si blanches.

__

* Note de l'auteur : Le titre est une micro nouvelle d’Ernest Hemingway. Les citations entre guillemets sont extraites de Nicolas Bouvier, Le vide et le plein : Carnets du Japon 1964-1970.

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