Fonte des glaces

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D'une nature calme, mon défouloir c'est le clavier de l'ordi qui me permet de dire ce que je pense en le cachant parfois sous une bonne couche d'humour. Comme le dit un vieux proverbe indien : «  [+]

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Le cri qui surgit du labo ne surprit personne.
— Et merde !
Une trombe blanche sortit, se baissa en se bouchant les oreilles. Tout le monde l'imita.
BOUM !
Le souffle fit s'envoler tous les documents non tenus par une quelconque pierre lunaire.
— Pas de blessés ? demanda une voix pas plus inquiète que cela.
Les personnes présentes se redressèrent à peu près au même moment, époussetèrent leurs vêtements et s'entraidèrent pour rassembler les quelques feuillets volants.
— La prochaine fois, Juliette tu penses à fermer la porte derrière toi. Au moins il n'y aura que toi qui devras ramasser ton fourbi ! enragea un des hommes en combinaison spatiale.
— Désolée Oscar, j'l’ai pas fait exprès...
La fine silhouette retourna toute penaude dans le laboratoire aux parois de verre antichoc et ferma consciencieusement la porte blindée. Elle remonta ses binocles qui avaient glissé lors de sa sortie hâtive et entreprit de nettoyer les dégâts.
Pourquoi, ô grand pourquoi, fallait-il que ça explose ou que ça fasse PFUIT à chaque fois ? Qu'avait-elle omis dans la formule ?
Incapable de se concentrer sur le remède dont elle versa le reste dans un des multiples verres qui ornaient son bureau, elle prit un bout de papier et se mit gribouiller. Son esprit vagabonda, partit dans toutes les directions, indomptable et libre de choisir une orientation qu'elle n'aurait pas prise en premier lieu.
*
À la pause.
— Juliette, qu'est-ce que tu as fait de mon glaçon ? demanda Oscar.
— Quel glaçon ?
— J'avais un glaçon dans ce verre, j'en suis sûr !
— Il a dû fondre. Ça fait combien de temps que tu l’as mis ?
— Je l'y ai mis il y a une minute ! Juste avant de m'apercevoir qu'il avait disparu. Je veux bien qu'il fasse chaud dans ce labo, mais là ce serait vraiment le pompon.
— Qu'est-ce que t’as pris comme verre ?
— Ben celui que tu avais à côté de l'ordi. Y'a tellement de verres ici, que j'en ai pris un qui avait l'air à peu près propre.
— Ah, mais, c'est celui que j'ai utilisé pour mettre les restes de mon expérience ! Incroyable ! Ça n'a pas explosé !
— Ah tu vois ! Je savais bien que je n'étais pas fou. C'est toi qui as fait disparaitre mon glaçon... Tiens, je me demande ce que ça fait si je mets un peu de la boisson que je voulais boire...
— Non, Oscar ! Att...
BOUM !
Passé le moment de surprise, deux corps pas complètement désarticulés se remettent en mouvement.
— Mais tu réfléchis parfois ?
— Faut croire que non... N'empêche, tu pourrais marquer tes verres et ne pas les laisser trainer partout !
— Ah ! Ok, pour me faire pardonner et comme c'est vendredi, je t'emmène au bar du coin et je t'offre un verre... cette fois un de ceux qui n'ont pas servi à mes expériences.
*
Au bar.
— Faut que tu m'expliques comment tu as fait ce truc. C'est trop cool ! Tu te rends compte du temps qu’on gagnerait en hiver pour dégager le devant de la maison ? LE glaçon s'est comme évaporé sans faire de nuage. C'est comme si ton produit l'avait bouffé. Je me demande où sont passées les molécules d'eau. Au fait, c'était quoi le but premier de ta recherche ?
Déstabilisée, Juliette marque une petite pause et remonte ses lunettes d’un mouvement nerveux. Les quelques mèches qui s'échappent de son chignon fait à la va-vite lui donne ce petit air d'écolière qui redoute de passer devant la classe.
— En fait c'était censé être un sérum pour guérir diverses maladies. Je voulais faire d'une pierre plusieurs coups. Je crois que j'ai eu les yeux plus gros que le ventre.
*
À quelques mètres de là.
Une petite silhouette noire s'évanouit dans la foule de ce vendredi soir. Son portable a enregistré des informations qui pourraient valoir un appartement en terrasse et un abonnement à vie aux transports en commun. Peut-être même des vacances à un endroit chaud et non pollué qui ferait le plus grand bien à sa peau trop blanche et son asthme.
*
Quelques jours plus tard, à quelques milliers de kilomètres, à l'abri d'une baie gelée de l'Antarctique.
— Si on laisse faire le changement climatique, on en a pour des décennies avant que le Pôle Sud ne soit dégagé de toute glace. Il y a quand-même 1,6 kilomètres d’épaisseur de glace à faire fondre...
— Et justement avec cette invention, en quelques jours on pourra atteindre la roche et commencer les forages, poursuivit l'autre en costume-gris-chemise-blanche-cravate-étroite.
— Qu'en dit l'équipe du Pôle Nord ?
— Ils pensent que c'est une idée formidable. Cela devrait leur ouvrir des voies commerciales plus stables que les actuelles. En hiver, quand les glaces ont encore trop d'emprise sur l'Arctique, la plupart des navires restent au port.
— Qu'est-ce qu'on fait avec les activistes ? J'ai peur qu'ils fourrent leur nez où il ne faut pas. Au moins avant Internet on pouvait faire nos petites combines sans avoir peur qu'une de leurs foutues coques de noix se pointent en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
*
Au labo.
— Mais t'es complètement dingue ! Comment t'as pu faire ça ?
— J'suis désolée, Juliette. Je voulais juste avoir une vie un peu plus luxueuse. J'en ai marre de bouffer que de la boite de conserve et de me polluer les intestins avec les légumes traités au glyphosate.
— Pourquoi t'es revenue dans mon labo ?
— Ils m'ont demandé de piller ton ordi. Ils voulaient savoir si t’avais d'autres expériences qui pourraient leur servir.
— Et maintenant, on fait quoi ? Est-ce que au moins tu as un indice de qui sont tes "commanditaires" ? À qui d'autre en as-tu parlé ?
— Personne, j'te jure ! Je suis juste passée par le Darknet pour vendre l'info. Ils m'ont donné rendez-vous dans la zone de chargement des containers du port. Je leur ai fourni le verre qu'il y avait à côté de ton ordi et une clé USB avec le reste de ton expérience.
*
Au-dessus des îles Pétrels, terre Adélaïde en zone côtière, 66°40’S – 140°01’E.
Juliette fermait les yeux d'angoisse. Le petit hélicoptère avait quitté l'Astrolabe et survolait maintenant en hélico la base Dumont d'Urville. Elle avait rendez-vous avec le directeur du centre de recherche, chose normalement difficile à obtenir : Oscar avait eu un rare argument de vente en soutenant au chef du CERN qu’il devait tester sa combinaison spatiale dans les conditions les plus rudes possibles. Pour cela, rien de tel que l'Antarctique, ses -30 degrés sur les côtes et ses -80 degrés sur l'inlandsis. À leur côté, Iris la laborantine à l’origine de leur déboire, n'en menait pas plus large. Sur l'Astrolabe, le moindre petit remous lui avait fait passer la tête par-dessus le parapet ou dans la cuvette des toilettes. C’est en tirant les vers du nez de cette petite niaise que Juliette avait compris l'usage de sa découverte que voulaient en faire les escrocs. Leur idée ne s'éloignait pas de ce qu'avait proposé Oscar : faire fondre la neige au pas de sa porte, dans le cas présent à l’endroit où devaient se trouver des richesses incommensurables.
*
Sur la glace.
Oscar avait revêtu sa combinaison spatiale et ne se plaignait pas du froid mais du manque de flexibilité du costume. Il avait donné un carnet à la laborantine et lui dictait toutes les choses qu'il trouvait mal pratiques mais aussi celles qui lui semblaient tout à fait vivables. Iris, la laborantine, jetait des coups d'œil réprobateurs à son chef du moment. Il était presque impossible de prendre des notes avec des moufles. L'enregistrer n'aurait fait que foutre son téléphone en l'air.
— Là-bas !
Tous levèrent les yeux au cri d’Iris. Des silhouettes emmitouflées dans des anoraks rouge vif s’éloignaient en hâte. Les trois scientifiques se mirent à les poursuivre aussi vite qu’ils le purent et les rattrapèrent juste avant d’atteindre la banquise.
Celui qui semblait être le chef se retourna et, tendant une fiole à bout de bras, menaça :
— Ça ne sert à rien ! Vous ne pourrez pas nous arrêter ! Vous all...
Avant qu’il ne puisse finir sa phrase et éclater de rire, un groupe de scientifiques discrètement arrivés depuis la base se jetèrent sur lui, l’immobilisèrent et le saucissonnèrent.
Impuissante, Juliette regarda la fiole éclater en morceaux sur la glace.
PFUIT...
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