3
min
Image de Brumelle

Brumelle

80 lectures

18

Épuisée, elle s’était posée à même le sol et restait ainsi recroquevillée contre le mur dans un coin de sa chambre. Nous l’avons aidée à se relever et, quand son visage s’est enfin dégagé des cheveux en bataille qui le recouvraient, je l’ai tout de suite reconnue. Elle, elle ne m'a pas vue tant son esprit était ailleurs.

Carine dont les rêves décousus s'étaient un jour inscrits sur les quelques pages qu'elle m'avait soumises, confiante, pour une lecture qu'elle voulait indulgente... Elle écrivait, plutôt bien d'ailleurs, des histoires étranges.

Son mari ne les lisait pas, il disait qu'elle vivait loin de toute réalité !

C'est lui qui, la veille au soir, avait fini, après des semaines d'hésitation, par la conduire de nouveau à l'hôpital, contre sa volonté et dans un état pitoyable ; elle était amaigrie, sale et délirante.

Depuis des jours et des jours, accaparée par les nouveaux combats qui l'habitaient, son être tout entier ne parvenait plus à trouver le repos.

Malgré le traitement et toutes les tentatives des infirmières de nuit de l'apaiser par des paroles douces et des gestes rassurants, ses «va et vient », teintés de propos inquiétants, n'avaient pas cessé depuis son arrivée.

Tôt le matin, nous avions pu l'amener, après bien des négociations, à s'asseoir quelques minutes devant un bol de café chaud. Mais, en l’espace d’un instant, elle avait échappé à notre surveillance et s’était enfuie, on ne savait pas où...

Nous étions tous inquiets à la fois par sa faculté de se mettre en danger sur la route ou dans les rues. Et puis, les températures étaient très basses ce jour là. Elle était partie en sandales, à peine couverte d'un tee shirt ample , d'une jupe de toile et d'un blouson léger, bien crasseux, qu’elle avait refusé d’enlever depuis son entrée dans le service.

C'était un dimanche de décembre et le soleil ne parvenait pas à réchauffer l'air dans le grand parc autour du pavillon. Elle ne se trouvait pas parmi les rares promeneurs faisant quelques pas avec leur chien sous les hauts arbres dénudés.

Après avoir vainement exploré la route qui menait à la ville, puis le chemin allant vers l'ancienne ferme de l'hôpital psychiatrique, nous espérions qu'elle était repartie chez elle.

Nous attendions que sa famille, alertée, nous le confirme ou que des gendarmes, repérant son comportement bizarre et dissocié dans une rue, la reconduisent vers nous.

Mais le coup de fil qui nous est arrivé quelque heures heures plus tard, à notre grande surprise, venait d'ailleurs : d'une des maisons proches de l'hôpital.

Une femme demeurant dans le quartier, devinant, en la voyant ainsi perdue, d'où elle venait, l'avait recueillie chez elle. Elle l'avait installée auprès d'elle, devant un thé chaud, en attendant que nous venions la rechercher.

L'adresse en poche, nous avons aussitôt pris la route vers les hauteurs s'éloignant de la ville.

Les couleurs de l’hiver, encore bordées de givre, se réveillaient lentement avec le soleil qui s’échappait des reliefs, posant, sur les quelques feuillages restants, des touches brillantes.

Nous avons un peu tourné en rond, tardant à trouver l’entrée d’une ravissante maison nichée dans de grands espaces verts au détour d’une petite route.

Une vaste propriété aux formes généreuses, discrètement posée en retrait de lignes de haies épaisses, se dissimulait là, nous réservant une vue magnifique sur les montagnes.

Dans cet endroit calme, de derrière la porte, nous entendions une musique douce et quand nous avons sonné, l’hôtesse de Carine s’est gentiment effacée derrière un gros chien blanc pour nous inviter à rejoindre le salon.

Les odeurs du bon repas dominical qui s’annonçait nous parvenaient de la cuisine.

Le feu, dans la cheminée, diffusait au travers d’une vitre orangée, une chaleur agréable vers une petite table où des fleurs fraîches se rassemblaient en bouquet harmonieux. A côté, un livre était posé, entr'ouvert, comme si la lecture en avait été brusquement interrompue.

Juste en face, la belle lumière de ce dimanche d'hiver éclairait un canapé de cuir beige, surplombant, à même le tapis moelleux, un plateau avec une tasse de thé qui n’avait, comme les biscuits maison qui l'accompagnaient, pas été consommés...

Et allongée dessus, dans ce havre de paix, après des jours et des nuits de bataille contre des monstres cachés au plus profond de sa tête, Carine, détendue, s’était enfin endormie, couverte d'un moelleux lainage de mohair clair.

Errant aux alentours des quelques propriétés voisines, elle était arrivée par le jardin. Elle avait, comme un chien perdu, gratté à la fenêtre.

Et la femme, derrière un rideau de dentelle, avait perçu cet appel de quelques doigts. Aussitôt, elle avait ouvert, sans hésiter, sa magnifique demeure, malgré les vêtements sales, les mimiques, les mouvements désordonnés et les mots fous...

J’ai gardé précieusement dans mes souvenirs cette image d’un beau geste d’humanité.

Carine, installée dans un décor dont elle était très loin à bien des points de vue et, sur elle, un plaid luxueux, posé par une femme généreuse, comme un passage, une sorte de trait d’union entre le monde confortable de l’une et la misère de l’autre.

Thèmes

Image de Très très courts
18

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Une belle histoire pleine d'émotion.
·
Image de Brumelle
Brumelle · il y a
Bonjour Virgo, je suis ravie que le contenu de ce texte vous plaise. Bonne journée à vous.
·
Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
une fois de plus, un texte "boul' d'hum"! comme disait un de mes profs de français de 3è, dans votre production!
je suis absolument ESTOMAQUÉ de constater que, votre style, fait de "mots et phrases simples" -pas du tout péjoratif!, ce que je dis, à mon sens, je constate de mon point et poing de vue peut-être faux, mais...) a une telle puissance, une telle musique et ce dès les premières lignes!

franchement, pour moi, encore, une magique énigme, d'autant plus que, vous connaissez au moins deux textes de moi, je ne crois pouvoir produire un tel effet de charme qu'avec une écriture "baroque et tordue", mais justement, c'est là toute la magie de l'écriture, le STYLE et nos différences, sinon quel intérêt, nos PROPRES MUSIQUES qui distillent le même élixir mystérieux des multivers qui nous entourent et nous mettent parfois en boucle de Möbius, non?...
et vous l'avez, VOTRE style, bravo! encore une fois pour vos textes...

·
Image de Brumelle
Brumelle · il y a
Bonjour Patrick, c'est gentil de votre part d'être passé sur ce texte ancien, et un peu resté « au placard » jusque là. Merci également pour votre commentaire sincère et sans aucune attente de vote. L'histoire est simple à priori d'où le choix des mots et la construction des phrases. Généralement, dans tous les textes que nous pouvons lire ici, il y a quasiment autant de styles que d'auteurs et cela rend les échanges riches entre lecteurs et auteurs. Bonne journée de vacances à vous.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette jolie histoire émouvante ! Mon vote ! Grâce à vos votes, “Ses lèvres rougissent” est en FINALE pour le Grand Prix Printemps 2018. Une invitation à renouveler votre précieux soutien ! Merci d’avance et bonne journée !
·
Image de Anne Marie Menras
Anne Marie Menras · il y a
Très beau moment d'humanité, je vous invite à lire "Le pas sur la neige" qui raconte une histoire proche de Folie douce, mais traitée sur le mode humoristique.
·
Image de Hamid Soltani
Hamid Soltani · il y a
sans folie qui serions nous ?..
·
Image de Françoise Grand'Homme
Françoise Grand'Homme · il y a
Voir la fragilité où elle se cache, sans avoir peur de tendre la main.Une fleur recroquevillée qui garde ses secrets.
·
Image de Brumelle
Brumelle · il y a
Bonjour Goelan, merci pour votre passage et votre commentaire. Bonne année à vous.
·
Image de Françoise Grand'Homme
Françoise Grand'Homme · il y a
Merci.
À vous de même.

·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Une belle histoire touchante !
Apprécierez-vous "Un scoop" écrit pour le prix Imaginarius ?

·
Image de Brumelle
Brumelle · il y a
Bonjour Yasmina, merci pour votre appréciation et bonne journée à vous.
·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Vous passerez lire mon histoire ?
·
Image de Brennou
Brennou · il y a
Et en musique de fond, à peine entendue, c'est Noël ?
·
Image de Brumelle
Brumelle · il y a
Bonjour Brennou. Vous avez l'ouïe fine et vous savez tendre l'oreille dans le bon sens : Noël n'était pas très loin de ce beau jour de décembre.
·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Une belle histoire humaine.
·
Image de Brumelle
Brumelle · il y a
Bonjour Patricia, merci de vous être arrêtée sur l'histoire de Carine et bonne journée à vous.
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Une très belle histoire, bravo.
·
Image de Brumelle
Brumelle · il y a
Bonjour Pascal, c'est une histoire qui raconte l'entraide tout simplement.
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
ça devient de plus en plus rare
·