4
min

Folie créatrice

99 lectures

72

Peut-être fallait-il que ce fût une solution. Ce jour-là, Jean, homme à tout faire, avait décidé de vivre. Il était intelligent, un peu buté aussi. Reste que son esprit créatif n'avait pas de limite ; quand il fallait se résoudre à la routine, c'est alors que, indécis, il se résignait. Seuls les moments où son esprit se laisser déborder par l'imagination, seuls ces moment-là étaient, pour lui, heureux. Or, depuis peu, il avait dans la tête de vivre le plus beau moment de sa vie. Il ne savait pas encore quelle tournure tout cela allait prendre, certes, mais il pensait bien que tout irait mieux sʼil pouvait faire quelque chose de ses mains.
Créer, découvrir, inventer, chercher de nouvelles possibilités, explorer de nouveaux horizons, voilà quel était depuis peu son projet.
Pour cela, il faudrait du talent, beaucoup de chance, un poil dʼimagination bien sûr. Mais son indécision caractéristique faisait de lui un homme qui ne parvenait plus à s'accomplir. Dans son travail de tous les jours, il vivotait ; ah ! ça non ! il n'était pas heureux. Notre homme avait fait une école de commerce, parce qu'on lui avait dit que ça lui donnerait de l'argent, parce qu'on lui avait promis le bonheur, mais aujourd'hui, il regardait tout cela avec circonspection.Il se disait que si son bonheur était là, alors ce bonheur était bien malheureux. Il était vraiment décevant, humiliant, désespérant. Son rêve, désormais était de quitter son métier, de devenir un inventeur, un créateur, un entrepreneur, mais non pas de ces entrepreneurs qui entreprennent pour entreprendre. Il est en effet des gens qui pensent que l'argent compte plus que le bonheur au travail. Que le fric c'est plus important que de se développer personnellement, de vivre en fait. Dans la banque où il travaillait chaque jour, personne ne soupçonnait son désir, ni même sa passion pour l'invention. Une véritable obsession. Un rêve de gosse qui se réalisera un jour, il l'espérait du moins.
La première chose qu'il fallait faire, c'était démissionner, et choisir de vivre, enfin. Et alors, il serait vraiment heureux. C'est pourquoi, alors qu'il allait encore une fois au travail, il réfléchissait à ce qu'il fallait mettre dans sa lettre de démission. Avant toute chose, avant même de commencer allumer son ordinateur, il lʼécrirait.
Pas de retour en arrière, il voulait tout quitter, effacer le passé, détruire tout ce qu'il avait renié.
Acide indécision – tapis de destruction – c'était fini tout ça. Il vivait, enfin !
Quelques mois plus tard, notre homme, enfin libéré de ses soucis professionnels, réfléchissait à ce qu'il pourrait inventer. Ah ! comme il aimait calculer, imaginer, créer, même si tout cela n'était que projets sans forme. Il se laisser porter par le désir de créativité. Un jour, il se dit : mais pourquoi pas inventer un objet qui puisse inventer.
Étrange concept qu'il avait en tête. Il désirait vraiment y arriver. Inventer quoi, au juste ? Lui-même n'en savait rien. Comme je l'ai dit déjà, son obsession c'était l'invention. Une invention parfaite, qui serait digne de la louange des hommes. Il avait un amour de son travail. Il rêvait de parvenir au Graal de tout inventeur : inventer la machine qui serait le nouveau visage de l'humanité. Celle qui changerait pour jamais la face du monde. Celle qui modifierait notre conception de la réalité.
Inventer une invention qui invente. C'était tout ce qui comptait. Et pourquoi pas, alors ?
Mets l'indécision continuait de frapper Jean. Il ne savait pas quoi faire. Ou du moins pas comment s'y prendre. Son rêve, ce rêve immense, ne deviendrait réalité que s'il y arrivait.
Il commença donc quelques projets, écrivit quelques idées, et son esprit têtu se maintenait dans l'objectif impossible d'inventer l'impossible. Car c'était impossible d'inventer la machine qu'il projetait d'inventer. Il voulait à tout prix réussir pourtant. Son objectif était clair dans sa tête. Pour une fois il était décidé.
Il écrivit donc une lettre à ses amis, chacun, tous. Dans cette lettre, il expliquait son désir irréaliste, ses vues impossibles. Inventer ce qui invente cela voulait dire créer ce qui crée. Une chose inimaginable à aux yeux de tous. Tous ses amis tentèrent de raisonner Jean.
Pendant trois mois, trois longs mois, il fit ses calculs, il tira ses plans sur la comète. Il imagina la gloire que plus tard il obtiendrait. Son orgueil, cet orgueil qu'il avait pensé oublier en quittant cette banque maudite, il retrouvait tout son espace. Les rêves d'argent, l'avarice, la gloutonnerie du fric, tout cela il l'avait laissé et tout cela il le retrouvait. Dans son cœur, il n'était que sec.
Ah, comme il était fort cet homme. Il continuait de créer. Et plus il créait, plus il pensait que c'était bon, qu'il y arriverait. Jean était devenu un homme vide.
S'il était rempli d'une chose, c'était bien de cet orgueil du créateur. De l'inventeur qui se croit plus fort que tout. Sa créature, cette machine inventée, à inventer les inventions, tout cela n'était que factice.
Il s'imaginait parvenir à son but à plusieurs reprises. Mais l'homme qu'il était devenu, c'était un homme imbu de lui-même, non pas cet inventeur qu'il avait rêvé d'être en quittant sa banque. Non pas ce créatif mais, sournoisement, ce faux créateur. Il se pensait Dieu sur terre. Il se croyait tout-puissant. Et dans sa folie, il pensait qu'il gagnait tout, et cette création qu'il voulait mettre en place, c'était folie.
Cet homme rêvait mais pour rien. Cet homme imaginait mais pour peu il était impuissant à découvrir le réel. il était plus fort, plus grand, mais uniquement dans son cœur.
Au fond de lui, il y avait bien cette lueur d'espoir, cette fausse lumière. Parce qu'il n'y avait pas d'espérance. Il n'y avait pas de réel. Uniquement de l'imaginaire.
Au fond de lui, de cet homme troublé par le mal, le mensonge avait semé le doute. Une assurance fausse, une assurance immonde, une assurance destructrice. Son désir d'inventer avait fait de lui un créateur factice. Un créateur sur le papier. Sur le papier justement, il couchait tous ses projets ridicules.
Il n'y avait plus de rêves en Jean, simplement il restait la haine de lui-même. Car il ne trouvait pas, il ne savait pas. Ce banquier ordinaire qu'il avait pu être, était devenu un pauvre homme obsédé par l'invention impossible.
Un jour qu'il avait fini par terminer un projet, il crut enfin son heure arrivée. Il s'assit les mains levées, comme un défi au ciel. Il serrait les poings de triomphe. Son heure était enfin venue.
Il mit en route cette machine infernale. Car elle était bien infernale cette machine. Son objectif de départ était de soulager un homme. Mais la quête inavouée de cet homme avait fait de cette machine un monstre. Une gageure.
Et c'est ainsi que l'obsession de Jean s'acheva. Quand il comprit toute cette année passée à créer un échec, ne le supporta pas. Il se dit en lui-même, si je fais cela, c'est pour rien. À quoi me servait-il d'être un banquier, de quitter ma banque, et de faire ça. Et, tel Judas, il alla se pendre.

PRIX

Image de 2019

Thème

Image de Grand Public
72

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn  Commentaire de l'auteur · il y a
Si vous voyez des « phôtes de frappe », je nʼavais pas accès à un PC et j'ai donc utilisé la dictée vocale. D'où quelques étrangetés dans le texte.

[EDIT : Cʼest corrigé. J'en remercie l'équipe éditoriale.]

·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
C’est dommage Vianney. Je me demandais pourquoi les verbes étaient souvent mal orthographiés, j’en ai l’explication, la dictée vocale ne reconnaissant apparemment pas le son è ouvert comme dans « demandais » pour le différencier du son é fermé de « demander ».
De même je me suis demandé ce que signifiait le mot « point » qui est semé ici ou là inexplicablement. Je suppose que vous avez dit « point » pour marquer la ponctuation, et que la dictée bêtement a écrit « point ».
Bon ce n’est pas trop grave mais cela nuit un peu à l’effet produit par le texte, car on ne lit l’explication qu’après et l’on croit à des fautes.
Possibilité de demander à Short la correction quand vous aurez récupéré votre ordinateur.
Et constat que les machines sont encore inférieures à l’esprit humain dans sa richesse, cela rassure un peu.
Mes points pour ce texte incisif et bien flippant comme je les apprécie. ****

·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire et votre compréhension.
·
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Dommage en effet...
·
Image de Michaël ARTVIC
Michaël ARTVIC · il y a
Vous pouvez demander des corrections auprès de SE ;)
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Inventer une machine qui elle-même invente ? Pourquoi pas. Les partisan du moindre effort attendront que cette machine s'invente elle-même ! Bravo, Vianney, pour la création de cet inventeur qui a force de tourner en rond se suicide ! Vous avez mes cinq voix !
Je vous invite à lire mon spectacle nocturne si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne journée à vous !

·
Image de Bernadette Lefebvre
Bernadette Lefebvre · il y a
Whaaaa qu'elle chute mes voix pour vous Vianney merci d être passé sur ma page
·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
Heureux qu'elle vous ait prise de court!
·
Image de Flore
Flore · il y a
Ouf! La chute...et pourtant...La machine et l'homme, deux entités heureusement encore différentes.
·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci !
·
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Fred Panassac vous a dit avec justesse que SE ne rechignait pas à corriger ce qui doit l'être.
·
Image de Françoise Mausoléo
Françoise Mausoléo · il y a
Effectivement il y a quelques étrangetés dans le texte, mais le parti-pris de l'intrigue est quelque peu étrange lui aussi, ce qui fait que l'ensemble est cohérent et au-delà du rêve obsessionnel...ou du cauchemar morbide.
·
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Jusqu'à la chute, le mystère reste entier quant à la nature de l'invention de l'invention ...
·
Image de Michaël ARTVIC
Michaël ARTVIC · il y a
Mon soutien, la création à toujours fait avancer l'Homme.
·
Image de Simone Palourde
Simone Palourde · il y a
Un effet miroir et des reflets dans lesquels un prisme dynamique fait son apparition.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Ce texte est déstabilisant puisqu'il met en abyme une création dans la création et cette recréation n'existe pas ; votre œuvre est construite sur un leurre et une écriture spéculaire ( en miroir) puisque le créateur est nihiliste et ne veut créer que l'échec de créer qui ne peut se résoudre que par le suicide ou la folie. Il se regarde dans l'espoir vain d'inventer. C'est original mais je vois pas de lien avec Léonard de Vinci ; c'est une fable philosophique sur la vanité humaine , car après tout les animaux n'inventent rien et suivent simplement : la Création . Vacuité mirage et enfermement de l'homme en lui-même. Le thème de votre œuvre est bien la prison mentale.
·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
J'ai écrit selon lʼinspiration du moment. Ça me fatigait un peu de voir que les gens s'imposaient pour la plupart une écriture un peu limitée à cause des contraintes du sujet. Et je me suis dit que le côté miroir inversé de cette dystopie rendait indirectement hommage aux vrais inventeurs. Ceux qui savent bien qu'ils ne sont que des imposteurs parce qu'ils ont conscience que tout cela les dépasse.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Pas mal.
·