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Jonathan Itier

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J’accroche des publicités sur les parebrises des automobiles dans une zone industrielle de la banlieue parisienne pendant un pur cauchemar caniculaire de mois d’août, au milieu de réclames hérissées de couleurs d’incendies-et ça sent l’urine et les corps de garagistes dans les ruelles d’entrepôts désertées- lorsqu’un type qui passait là, courbé à cause de la chaleur comme sous une tempête de pluie, m’insulte copieusement :

« Sale petit connard, détache tout de suite cette merde de ma bagnole ! »

Alors moi, spontanément, mais sur le ton de l’humour le plus relâché, le plus aristocratique que j’ai su formuler, pour bien lui montrer qu’on ne badine pas avec un étudiant en philosophie de la Sorbonne qui souille votre voiture de flyers vantant les cosmétiques pour nourrissons –couches ignifugées, pommades de phoque, bain de lait de chèvre, sodium hydroxyde et acide citrique, tout le bestiaire des molécules et des créatures du bon dieu sur la peau de cul d’un bébé :

« C’est quoi votre bagnole ? »

Et l’autre part d’un bon rire gras d’imbécile et m’avoue qu’il n’a pas plus de voiture que moi de perspicacité dans la vie.

« Regarde, dit-il en pivotant sur son axe pour me montrer son sac à dos, aussi lourd qu’un sac de pierre du mont Golgotha, moi c’est des flyers pour les sandwichs ! »

Et voilà deux couillons d’intérimaires qui additionnent leurs solitudes dans ce cagnard infect en décidant d’arpenter la zone ensemble. Vers 15h on pouvait regarder la chaleur qui grisonnait lentement à cause des salves des pots d’échappements, et les nuages rares qui tranchaient la plaine bleue du ciel comme des écorchures, et la petite foule des badauds à travers les vitres des magasins climatisés qui trépignaient sur les escalators en attendant la nuit plus fraîche. Au bout d’un moment, nous avions décidé de jeter tous nos papiers dans les bennes, près d’un camp de gitans, et de nous abriter de la chaleur dans un bazar de meubles. Mais voilà que Johnny, dont j’avais cogné le visage d’un petit frère, deux ans plus tôt dans une fête foraine pour vieillards, et qui avait gravé au fer rouge de l’honneur blessé mon agréable frimousse d’étudiant en philosophie de la Sorbonne dans ses plus tortueux désirs de revanche, me tomba dessus comme une grosse limace de muscles, et voulut me refouler directement sur la voie grande vitesse avec de virils coups de pieds au cul. Mes talents de pugilistes étaient trop maigres pour soutenir l’assaut d’un romanichel enragé, et mon camarade colleur de sandwichs avait détalé dans la fournaise d’un terrain vague, laissant tout tomber derrière lui, papiers, bonbons, pièces de cinq, clés de cadenas, tickets de bus trempés... Je ne dus mon salut qu’à l’intervention christique d’un routier que nos hurlements avaient arraché du sommeil, et qui précipita son estomac dans la bataille avec la bravoure léonine d’un assoiffé de violence, repoussant sans mal mon assaillant dans sa forêt de caravanes ébouillantées. Dieu bénisse les poids-lourds de France ! Mais ce Charles Martel ventru n’avait pas fini de se dégourdir les membres : dans sa foulée il me porta une telle gifle que mes lunettes d’érudits décolèrent droit sur la nationale, où elles furent finalement anéanties. Aveuglé, meurtri, je cédais à l’indignité d’un accès de larmes si poignant, si inattendu pour lui, que notre aimable routier ravala ses mains dans ses poches et rentra dans son camion en gémissant :

« Petits cons, j’en ai plein les couilles de ces branleurs! J’te les foutrais à l’usine ces ptits connards de merde ! »

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