Flocons de sang

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Créer et raconter des histoires est ma grande passion. J'écris à chacun de mes moments libres, toujours avec la volonté de proposer une lecture fluide et agréable. La fiction est mon grand dada  [+]

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Ces collines coiffées d’un blanc manteau ne sont que des paupières figées par une pellicule de givre. En dessous roulent des yeux encore aveugles, au rythme d’un souffle à l’intensité croissante. Et soudain, dans une convulsion, Léa s’éveille.

Elle crie « Ah ! » en levant ses volets de chair, déchirant leurs tapis cristallins. Le froid de glacière qui règne ici mord chaque centimètre carré de sa peau. Des formes anguleuses entourent son visage, étalé plus que posé sur un plancher graisseux. Perdue dans le brouillard d’une demi conscience, elle se focalise sur l’élément le plus proche, une chose dégoulinante encastrée dans le sol, dont les couleurs baveuses évoquent la chair et le sang.

Alors le monde chavire, et les yeux bouffis se font errants. Survolant les détails, ils recomposent, dans la douleur, un affreux tableau. Autour de Léa, une moisson de cadavres partiellement enneigés. Des corps suppliciés, écorchés, écartelés, décapités. Les traits grossis par la terreur, du moins pour ceux ayant encore un visage. Un massacre.

Haletante, la jeune femme est hypnotisée par la dépouille que son corps frôle. Un être à la mâchoire inférieure pulvérisée, la peau de sa figure arrachée. Dans ses orbites humides, les yeux déchiquetés suintent leurs humeurs, et Léa, au bout d’elle-même, vomit des giclées de bile sur la mare de sang baignant ce charnier. Mille éternités durant, elle reste là, vautrée dans les fluides humains, à régurgiter, pleurer, sangloter et hurler.

Le froid coupant la rappelle à la vie. A terme, il la tuera. L’instinct parle, l’horreur le suit. Rester ici ? Inconcevable.

Fébrilement, elle se lève, la chair percée de lames glacées. Son regard trouve la large fenêtre détruite, confortable entrée pour les vagues polaires de cet hiver impitoyable. Le matin s’est levé, constate-t-elle. Il colore l’intérieur du chalet de la douce lumière des lendemains qui chantent. Au dehors, la neige épaisse recouvre toute chose. Léa se rappelle la tempête de la nuit dernière. La chaleur enveloppant le chalet rempli de monde. A présent tout n’est que mort, gel et silence. Ses vêtements légers ne valent rien, elle est comme nue.

De longues minutes la séparent du moment où elle courra dans la lande, soulevant à chaque pas des geysers de poudreuse. Durant cet intervalle de temps, elle passe d’une pièce à l’autre, les souvenirs fusant à la vue d’un meuble, d’une cloison, d’un visage congelé. D’autres cadavres se dévoilent, adossés aux murs ou allongés sur le sol. Une abominable tuerie. Près de trente personnes en tout. Des gens de son quotidien, tout un village décimé. Et ce froid, ce froid ! Complètement engourdie, redoutant l’hypothermie fatale, elle attrape ce qu’elle peut, guidée par cette impérieuse directive: sortir d’ici, à tout prix ! La folie, menaçante, la submerge. Les grands espaces seront sa cure.

Emmitouflée dans des vêtements trop larges, elle franchit à toute allure le seuil de ce tombeau, les pensées saturées d’une bouillasse sanglante. Ses chaussures trouent la croûte blanche qui scintille dans la lumière du matin. La nature hivernale s’étend à perte de vue : la vaste plaine aux rares bouquets d’arbres parés de givre et, au loin, les vallons superposés, comme aplatis sur un fond azur sans nuages. Une splendeur qui ne saurait occulter l’horreur de la nuit.

Léa plonge dans des souvenirs où, meurtrière, la tempête se déchaîne. La pire à frapper la région depuis trois générations. Le lac d’Harshan, au nord, est complètement gelé. Les routes ont été barrées. Madame Roubier, une retraitée solitaire proche des quatre-vingts printemps, est retrouvée chez elle, morte de froid. Panne de chauffage due à une installation électrique défaillante. La modernité des équipements n’est pas le fort des maisons du hameau. Très vite, la peur panique de rejoindre la veuve Roubier s’empare des villageois.

Alors Dessailly, l’ingénieur, propose à tous de venir s’abriter chez lui, dans son grand chalet richement équipé, roc salvateur défiant fièrement la colère d’une mer trop houleuse. Tant qu’à affronter l’apocalypse enneigée, autant le faire ensemble ! Remontants, rafraîchissements, repas à pas d’heure... Dessailly et son adorable épouse Joséphine affirment pouvoir parer à toute éventualité.

Presque trente personnes réunies chez eux, dont Léa. L’atmosphère rassurante d’un foyer chauffé et bien tenu, vaillant obstacle aux furieux caprices de la nature. Le vent souffle avec une force terrifiante, des torrents de neige frappent les vitres, tout l’extérieur n’est qu’un obscur enfer. Léa se rappelle les sourires malaisés des gens, leur fébrilité à siroter les boissons apportées par leurs hôtes. L’ambiance peu à peu plus détendue, la nuit avançant, les conversations s’enchaînant...

« Personne ne réussira à dormir ! », lance Dessailly sur le ton de la plaisanterie. Le dernier souvenir précis de Léa. Moins de deux secondes plus tard, la baie vitrée du salon explose.

Les ténèbres s’abattent sur l’habitation. Cris, bousculades... et quelque chose d’autre, dont Léa ne conserve que des images hachées. Une forme gigantesque, massive, épouvantable. Des corps projetés en l’air avec une force démentielle. Des bruits de déchiquètement. Puis le trou noir.

Foulant la neige, au cœur de ce matin sanglant, Léa se dirige vers le lac. La rétrospective des faits l’a laissée chamboulée, comme étrangère à elle-même. Portée par les pas d’un autre. Le regard absent, elle fend la froide meringue jusqu’à l’énorme bloc de glace entouré de rives. Une seule vérité en elle : tout le monde est mort. Ces gens qu’elle connaissait depuis l’enfance, son petit univers, tout cela n’existe plus.

Le lac s’étend sous ses yeux, sertissant l’horizon d’une immense dalle nacrée de glace épaisse. On pourrait marcher dessus... et Léa s’y risque, confiante ou inconsciente, entraînée par une volonté qui lui échappe.
Après avoir creusé un sillon dans la lande inviolée, elle n’est maintenant plus qu’un insecte progressant lentement sur une surface vierge d’eau durcie. Le temps s’éloigne de sa conscience... jusqu’à l’aberration totale, qui l’arrache à son hébétude.

Au centre du lac gelé s’ouvre un énorme puits. Un trou circulaire creusé dans la glace, d’environ quinze mètres de diamètre, et d’une profondeur effarante. Revenue à elle, égarée et confuse, Léa tente d’en apercevoir le fond, mais seule l’obscurité lui répond. Le gouffre est là, bordant ses pieds, insondable. Il ne contient pas d’eau, comme si le lac avait durci jusqu’au fond, avant d’être percé par quelque foret cyclopéen. Un phénomène sans explication physique. Aucun conduit de roche, aucune structure tubulaire retenant les eaux. Juste, dans la glace pure, ce tunnel parfaitement vertical qui plonge vers les tripes de la Terre.

L’abîme l’observe, annihile sa conscience. Très loin dans le noir, elle croit discerner les contours d’un édifice ancien, aux formes biscornues, non humaines, dont l’aspect l’affole.

Et tout à coup elle se rappelle. Du puits a jailli une colonne de lumière surnaturelle. Un trait rouge qui a déchiré la nuit en s’élevant droit vers les cieux, colorant la neige d’une effroyable teinte sanglante. Elle l’a vu par la fenêtre du chalet, un instant avant le chaos. A présent le souvenir de cette lumière l’appelle. Là, au fond du puits. Dans les profondeurs du temple préhistorique où je suis né.

Au bord du gouffre, elle écarte les bras et se penche, se penche de plus en plus... puis bascule, tête la première. En chute libre. Je viens à elle dans un souffle, un nuage, des vapeurs étranges. Je m’empare d’elle à mi-chemin. L’assimile. La dévore.

Le sacrifice des villageois m’a fourni le sang, Léa m’offre un vaisseau. Mon esprit mille fois millénaire investit son corps frais, et ma renaissance s’accomplit enfin. Bientôt je foulerai ce sol dont autrefois j’ai été chassé, pour souiller à jamais tout ce qui était pur et sacré.

A commencer par cette lande enneigée.
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De margotin · il y a
J'ai beaucoup aimé
Image de A. Sgann
A. Sgann · il y a
Fantastique !
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Sam Wallyn · il y a
Superbe !! Un style incisif, percutant, une histoire originale et glaçante, c'est réussi, bravo !!