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Flashover

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Jo Theroude

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Et si je leur souhaitais la bienvenue en enfer ? Non, c’est peut-être un peu abrupt comme présentation compte tenu de la situation. En même temps, il est difficile de se concentrer avec cette chaleur étouffante qui s’accentue à mesure que le temps passe. Assis en face de moi, le couple et ses deux enfants m’observent, me dévisagent. Nous nous regardons en chien de faïence. Leurs rétines semblent s’être teintes d’une peur animale. A cet instant, si on leur permettait de me juger, je serais en train de gigoter sous une potence. Je ne leur en tiens pas rigueur, on a tous un jour eu l’envie de tuer quelqu’un. Pour se venger, se soulager ou juste par plaisir, que sais-je ? Seulement, la situation est suffisamment anxiogène pour qu’ils puissent manquer de discernement. Tout comme eux, je ne suis qu’une victime. Celle d’un système vérolé par l’individualisme qui pousse les gens à n’avoir qu’un seul objectif : l’argent ! Il a été, depuis des décennies, imposé comme étant le centre d’intérêt ultime de l’humanité. Et qu’on ne vienne pas me dire que je tiens ce genre de discours parce que je suis aigri ; que je jalouse les autres de ce que je ne possède pas. C’est bien pire que cela. Je les déteste. Je déteste tout le monde d’ailleurs. Je fais partie de ceux que la vie a anéantis. Je vis en errance dans leur monde, car il y a bien longtemps qu’il n’est plus le mien. Je ne trouve ni la force ni la folie de partir, je n’y arrive pas. Je ne suis pas en mesure de le faire et je suis incapable d’en expliquer les raisons. Pourtant, il n’y aurait rien d’irrationnel à ce que je le fasse.
— Je m’appelle Eddy ! Ça vous parle ?

Finalement, j’ai opté pour une présentation classique. A vrai dire, le temps presse. Je n’ai que quelques minutes devant moi, alors autant être formel. Je suis tellement insignifiant à ses yeux que la femme ne me reconnaît pas. Dix ans sont passés, certes, mais je m’attendais tout de même à plus de considération de sa part.
— Je vois que vous m’avez déjà oublié. Sachez que ce n’est pas mon cas. Et si je vous dis PharmaTech ! Ça vous parle un peu mieux j’imagine ?
— J’y ai travaillé il y a quelques années. Sanglote-t-elle.
— Figurez-vous que moi aussi ! Je vais vous rafraîchir un peu la mémoire. Il y a dix ans, jour pour jour, vous m’avez fait parvenir cette lettre ! Dis-je en brandissant le vulgaire morceau de papier que j’ai entre les mains.
— J’étais RH ! Des lettres, j’en ai envoyé des milliers.
— Si ça peut vous rassurer, je n’en doute pas un seul instant. Seulement, celle-ci m’a ouvert les portes de l’enfer.
— Vous savez ? Si c’est une lettre de licenciement, je n’ai fait que mon travail. Ce n’est pas moi qui prenais les décisions.

Dans ces larmes qui s’écoulent abondamment sur son visage, il y a un mélange de colère et de tristesse que je connais malheureusement trop bien. A ses côtés, ses enfants ne cessent de pleurer au point d’en oublier de respirer. Quant à son mari, les pleurs qu’il retient accompagnent un regard rempli de cette même haine qui me colle à la peau. Celle qui depuis des années m’oppresse, m’agresse et empêche mon cœur de battre normalement. A chaque pulsation, cet organe qui ne m’appartient plus diffuse en moi un poison insupportable, plus inacceptable encore que la mort elle-même.
— C’est votre signature ? Là ! En bas ! C’est bien écrit Sophie Huøt ? Non ?
— Oui, mais...
— Il n’y a pas de : Oui mais ! C’est votre signature un point c’est tout !
— Mais vous nous voulez quoi à la fin ! hurle-t-elle de désespoir.
— Je veux simplement rééquilibrer l’ordre naturel des choses. Lorsque vous m’avez licencié, la conjoncture économique était au plus bas, grâce à ces ordures qui n’arrivaient pas à rassasier leur soif d’argent. Ils en voulaient toujours plus, au point de foutre le Monde entier en galère. La crise économique ! Tout le monde n’avait que ça à la bouche ! Mon banquier, les recruteurs, le conseiller pôle-emploi, l’assistante sociale, le secours populaire et j’en passe. J’ai tout fait pour garder la tête hors de l’eau. Mais les dettes se sont accumulées. Mon chômage s’est épuisé avant même que je ne retrouve du boulot. D’ailleurs, je n’en ai jamais retrouvé ! J’avais vingt-cinq ans de boite ! Je n’avais jamais rien fait d’autre ! Je n’ai pas de diplôme ! Dans cette putain de région de merde, personne ne voulait me donner du travail ! Alors j’ai sombré. Doucement, mais sûrement. L’alcool et les disputes étaient les principales denrées de mon alimentation. Ma femme qui souffrait déjà d’une dépression nerveuse n’a pas supporté cette situation.

— Je suis désolée ! Mais pitié, laissez-nous tranquilles s’il vous plaît ?
— Vous pouvez l’être, mais ça ne changera rien. Vous ne pourrez jamais me redonner ce que j’ai perdu !

La chaleur se fait de plus en plus intense. Je transpire à grandes gouttes. Je suffoque. Je regarde tout autour de nous le brasier qui nous encercle. Il devient bruyant, étouffant. Les flammes crépitent, sifflent et commencent à déposer cette sensation de brûlure sur la peau. Le feu entreprend alors son spectacle, fascinant, hypnotisant. Il grimpe au mur, dégage ses gaz chauds qui l’aident à se propager et s’élève jusqu’au plafond où une fumée noire se forme. Les issues sont condamnées par les flammes et ils ne nous restent que très peu de temps avant d’être carbonisés.
— Alors vous voulez quoi putain !
— Je veux que pour une fois dans votre vie, vous puissiez vous mettre à la place des autres.

Dans un ultime effort, je me lève pour délivrer le mari de ses liens. Pour partager avec lui l’horrible ciguë de notre destin commun. Il est condamné, nous le sommes tous. Il n’y a aucun espoir. Il ne peut que se muer en une bête féroce et déverse sur moi ce que l’Homme à de plus sombre en lui. Je ne lui oppose aucune résistance. La douleur qu’il m’inflige n’est rien en comparaison de ma souffrance ; de ces images qui me hantent. Ma femme, nue, le visage blême, les yeux révulsés, immergée dans cette baignoire débordant d’une eau empourprée. Mes os craquent un à un lorsque s’abat sur moi le sceau de sa colère, mais n’arrivent pas à expulser les souvenirs de ce regard qui s’éloignait de moi lorsque l’ASE m’arrachait ma dernière raison de vivre.

Le feu s’intensifie, les cris et les pleurs des enfants redoublent d’intensité, tout comme les coups de poing ravageurs qui viennent déformer mon visage. La chaleur devient insoutenable. Tout, absolument tout autour de nous s’enflamme par rayonnement. La température est si élevée que les fumées entassées au plafond prennent feu. Le brasier qui me consume depuis tant de d’années est en train de s’étendre dans cette maison, où la pyromane de mon âme en paie le prix. Ma douleur s’estompe dans le brouhaha des flammes du Mal, j’en suis enfin débarrassé !

Le feu est à l’image de ma peine, immense, incandescent et la fournaise perdure même après ma mort. La température dépasse les 600 degrés. Dans quelques secondes, se produira ce qui s’est passé dans mon cœur ce fameux jour où je ne possédais plus rien et que l’on appelle FLASHOVER.

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M. Iraje · il y a
Qui a dit que la vengeance est un plat qui se mange froid ... ?
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Frédéric Bernard · il y a
Sartre disait "L'enfer, c'est les autres". Ici, il n'y a qu'un mot à ajouter : l'enfer, c'est avec les autres. C'est intéressant comme point de vue et c'est effrayant comme perspective cet espèce de règlement de compte en huis-clos, dans la fournaise.
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Chantal Noel · il y a
La vengeance est un plat qui se mange... chaud, cette fois-ci ! Une belle écriture et une belle intrigue.
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Sisi Benh · il y a
Une vengeance dégustée bien chaude pour le coup, je vote pour ce récit bien mené.
J'espère que vous passerez me lire à l'occasion

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Ginette Vijaya · il y a
L'ultime explication de celui qui n'a plus rien et qui cherche dans la vengeance à trouver un sens dans sa vie .
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Jo Theroude · il y a
Et oui Ginette. La vie a-t-elle un sens lorsque l'on perd ce qu'il y a de plus important à nos yeux ? Lorsque l'on n'a plus aucun remparts qui nous protège de notre propre folie ?
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JACB · il y a
Le début est très intriguant , on se demande dans quelle fournaise (puisque c'est le thème) on va griller. La suite est à la hauteur de l'intérêt titillé, c'est original, très bien écrit. Bonne chance JO et merci d'être venu à la rencontre de ma veuve.*****
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Jo Theroude · il y a
Merci JACB ! Ravi que ce texte te plaise 😊
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jc jr · il y a
La vengeance des oublies d'une société qui n'est centrée que sur l'argent dans les flammes d'un feu parfaitement décrit. Mes voix et une invite vers mon texte en finale :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5
Amicalement, JC

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Jo Theroude · il y a
Merci pour votre lecture et votre soutien. J'ai essayé de retransmettre au mieux la propagation d'un feu qui est à la fois fascinant et dévastateur...
Je vais allé voir votre texte ☺️

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Superdaveosborne · il y a
Bravo Jo! J'aime beaucoup ce texte. Intense.
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Jo Theroude · il y a
Hey ! Merci David ☺️
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Bilàl Mlln · il y a
Une belle surprise ce texte qui prend le temps de prendre le temps au milieu du désastre
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Jo Theroude · il y a
Merci Bilàl pour ton passage 👍😊
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Marie-Hélène Fasquel · il y a
Bravo Jonathan ! J'adore !!!!
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Jo Theroude · il y a
Merci Marie Hélène 😊
Ça me fait plaisir que tu aies apprécié mon texte 😊

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