Fin des programmes

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J'écris depuis une dizaine d'années maintenant, j'ai commencé à gratouiller pour une troupe de théâtre dont j'ai longtemps été membre. J'ai écrit une pièce intitulée "Un vrai baiser de  [+]

Image de Été 2019

Un lourd missile à tête nucléaire M51 fut brutalement expulsé hors des eaux de l’Atlantique, ses boosters s’enflammèrent à quelques mètres au-dessus des vagues, propulsant la machine infernale vers une destination inconnue.
Une certaine panique s’insinua dans les coursives du sous-marin lanceur d’engins, le « Kifaipeur », lorsqu’il fut établi que l’inexpérimenté matelot Granjean avait appuyé sur le bouton de lancement par accident, en tentant de régler la radio du bord sur Chérie FM.
— Contactez-moi en catastrophe le ministre de l’intérieur, aboya le capitaine, et préparez-moi un jus ! Un Fortissio Lungo sans sucre !

Dans la cuisine de Georges et Colette Petit, une vieille télévision à tube cathodique transmettait en grésillant l’édition quotidienne d’un jeu que le couple ne ratait sous aucun prétexte.
— Huit lettres : massacre, énonça le candidat qui avait la main.
— On pouvait aussi faire « sarcasme », observa Georges qui se diluait deux volumes de Pernod avec un volume d’eau.
Dans le foyer des Petit à l’heure du souper, rares étaient les paroles prononcées qui venaient se superposer aux émissions du soir. Colette, occupée à râper de l’emmental au-dessus de son gratin dauphinois, gratifia son époux d’un hochement de tête approbateur suite à son brillant commentaire.

Georges s’était flingué plusieurs vertèbres en installant des rails de chemins de fer durant quatre décennies, avant d’accéder enfin à une retraite inespérée. Colette, elle, avait passé l’intégralité de sa vie active à respirer des vapeurs caustiques dans une fabrique de cirage. Lesdites vapeurs avaient, à la longue, suffisamment semé le bazar dans ses hormones pour la rendre stérile.

Les Petit avaient compensé leur carence en pouponnage par l’adoption d’un gros matou angora qu’ils nommèrent Marcel. Le félin était aujourd’hui âgé de dix-neuf ans, il souffrait d’incontinence, était paralysé par l’arthrose, mais il parvenait à pointer de temps en temps une patte menaçante en direction du ruban à glu fixé sous le plafonnier, particulièrement lorsqu’une mouche agacée tentait en vain de s’en libérer.

Le chronomètre du « compte est bon » se synchronisait impeccablement avec le tic-tac de l’horloge coucou suspendue près du vaisselier, ce qui accentuait la concentration des spectateurs de la maison. Georges ouvrit son carnet Moleskine, celui qu’il utilisait justement pour faire ses comptes, et entreprit de résoudre l’énigme énoncée. Avec les chiffres 1, 2, 1, 3, 2 et 3, il fallait obtenir 999.
— Merde alors, j’trouve pas mieux que 72 ! éructa Georges Petit en frappant des deux mains la toile cirée qui recouvrait la table sur laquelle il était accoudé.
Colette fut saisie par la détresse flagrante contenue dans la voix de son époux frustré. Elle enfourna délicatement son plat, régla son thermostat sur 180, et tendit affectueusement à Georges son cachet pour la tension.

Ce dernier se crispa de plus belle au moment où un flash spécial interrompit son divertissement. Une journaliste placide déclarait sans passion que météo France était soudainement passé en vigilance violette pour intempéries extrêmes, et que l’intégralité du gouvernement s’était réfugiée à Londres pour se mettre à l’abri des éventuelles retombées.
— Ah, v’là que ces parasites se payent des vacances en groupe a’ec nos impôts ! De mieux en mieux !
Colette caressa l’épaule d’un Georges exalté en lui soufflant à l’oreille :
— Pense à prendre ta pilule pour le cœur, pôpa.

Une furtive secousse sismique bouscula gentiment les casseroles de Colette Petit, Marcel releva mollement le museau pour observer l’écran du téléviseur qui venait d’être envahi par la neige. L’appareil n’émettait plus que des sifflements aigus dus aux interférences.
L’angoisse palpable de Georges pétrifia Colette.
— Môman, marche pu la télé ! s’alarma le pauvre homme.

La richesse des programmes de la TNT évitait depuis des années à Colette Petit d’en arriver à certains excès corporels, mais elle connaissait pourtant la manœuvre d’urgence à mettre en application dans des cas tels que celui-ci. Elle déboutonna consciencieusement son ample blouse de ménage sans manches, la fit tomber au sol d’un geste provoquant, dégrafa son soutien-gorge et retira sa gaine.
Après quelques mouvements de Jerk impudiques, Colette empoigna le crâne de Georges et l’enfonça avec sauvagerie entre ses mamelles fournies, tout en susurrant d’une voix onctueuse
— Ton compte est bon, pôpa. 
Georges Petit, d’un geste vif, fit voler son apéritif et son carnet Moleskine à l’autre bout de la pièce, allongea sa chère et tendre sur la toile cirée, et plongea en elle avec une vigueur dont il ne pensait plus être capable.
Colette laissait échapper d’obscènes « Aaahh ! Aaahh !» sous les assauts toniques de Georges, onomatopées auxquelles le bonhomme répondait inlassablement par de lubriques « Voyelle ! Voyelle ! ».

L’indolent Marcel reluquait froidement la scène depuis le sommet de son frigidaire, lorsque son attention fut attirée par un drôle de champignon lumineux qui s’élevait dans le lointain. L’animal cru bêtement que la télévision remarchait, mais l’extravagant épiphyte venait en réalité de pousser au milieu de la fenêtre qui donnait sur le parc. Le chat feula afin d’alerter les deux bipèdes emboîtés du nouveau tremblement de terre qui agitait les gamelles de la cuisine, mais le duo préféra se concentrer sur le climax qu’ils étaient sur le point d’atteindre.
En un quart de seconde, les vitres de l’appartement volèrent en éclats, Marcel fut cuit à point et les époux Petit s’embrasèrent en partageant une ultime pensée commune : « Quel orgasme ! »

La mort prématurée de la télévision française offrit ainsi à Georges et Colette le privilège d’être vaporisés en pleine étreinte gourmande.
Les survivants de l’holocauste nucléaire, eux, furent condamnés à errer dans les décombres à la recherche d’un truc à lire.

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Nicolas Auvergnat · il y a
Ouaou ! J'ai adoré ! J'ai eu l'impression de regarder une comédie burlesque de (et avec) Albert Dupontel. Et puis un volume de pastaga pour deux de flotte...sans glace😀, ça donne de l'épaisseur au personnage ! Bravo.
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Guillaume Jacquiat-Line · il y a
humour, condition célinienne et Dr. Strangelove... Très bon cocktail. Magnifique.
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Mister Iceberg · il y a
quel texte
j'adore
merci pour votre moment de partage Olivier
si le coeur vous en dit j'aimerai vos commentaires sur ma "fournaise" au plaisir de vous lire +5

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Patrick Gibon · il y a
un holocauste, plat aux champignons dans le four un peu cuit et orgasme du feu d'enfer en humour blague car en barre revisité "des chiffres et des lettres"!
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Mape Writing · il y a
Comment peut-on confondre le bouton rouge et le réglage de la radio... C'est très drôle ! Et que dire du reste. Vous obtenez mon vote !
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Skimo · il y a
Vous aviez réussi à nous faire oublier le M51. Heureusement qu'il est arrivé pour remettre de l'ordre dans cette ambiance torride
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DrSpot · il y a
Quelle belle fin pour pôpa et môman ! Mes voix. Essayez Super Random peut etre aimerez vous ?
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Zou zou · il y a
Je ramasse avec plaisir votre bouteille ( pleine d'humour) à la mer ..et y ajoute mes voix...
En lice et finale sur ma page, si vous aimez

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Stéphane Sogsine · il y a
146 voix seulement pour ce petit bijou d'humour noir ! Vite j'en ajoute 5 :-)
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La luciole · il y a
On veut écouter Chéri FM et ça finit en une extase explosive. Mon vote :)

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