Fin de promenade

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Pourquoi on a aimé ?

Les ombres de l’Histoire s’incarnent dans une famille au quotidien doux, aimant, qui disparaît peu à peu. Dans la douceur de ce quotidien, une

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Il fait un temps délicieux en ce dimanche d'été 1939. Pas question de passer à côté de l'occasion pour la famille Moïse. La voici donc qui, en ce radieux début d'après-midi, quitte son bel appartement de la Fournirue pour une promenade dans Metz. Un brin de déambulation digestive ne peut pas faire de mal, tout particulièrement après un déjeuner plantureux. Et pas que plantureux d’ailleurs, excellent également : Mme Moïse n'a pas failli à sa réputation de cordon bleu !

A l'extérieur, la température est des plus agréables, une petite bise de nord-est s'est levée qui tempère opportunément les ardeurs d'un astre solaire peu économe de ses rayons.

Heureux de se dégourdir les jambes dans la ville somnolente, ils s'en vont par les rues paisibles, les cinq Moïse. Il y a David, 38 ans, le père, violoniste classique qui porte beau, sa femme Judith, 36 ans, à la silhouette fine et racée, et leurs trois beaux enfants, Salomon, 14 ans, Rachel, 12 ans et le petit dernier, Noah, 7 ans.

On qualifiera sans risque d'erreur cette tribu de famille heureuse, malgré ses petites difficultés, ses tensions occasionnelles, voire ses crises aiguës. Mais, globalement, tout va bien. Monsieur est passionné par sa carrière, il a l'humeur égale et le sens de l’humour ; Madame, qui a renoncé en se mariant à une carrière de harpiste, est une maîtresse de maison accomplie ainsi qu'une mère responsable, un peu soupe au lait par moments peut-être ; quant aux enfants, propres et bien élevés, ils grandissent comme attendu et leurs résultats scolaires sont, dans l'ensemble, satisfaisants.

Pour l'heure, tandis qu'ils remontent la Fournirue, l'harmonie règne entre ces cinq personnes, reliées entre elles autant par l'affection que par la nécessité. Pas de dogmes ni d'interdits religieux pour les contraindre, les parents ne sont pas croyants. Et si ces derniers ont choisi des prénoms hébreux pour leurs enfants, c'est par fidélité culturelle à leurs aïeux, rien de plus. Encore qu'en ce moment, on n'arrête pas de souligner leur judéité, ce qui est absurde et nécessite de constantes remises au point. En réalité, ce qui compte vraiment pour David et Judith, c'est l'art – et la musique en particulier –, la culture, la nature, l'amour. Alors, pitié ! Qu'on ne leur parle pas de Yaveh, de Torah, de Yom Kipour, de Bar Mitzvah...

En cette superbe après-midi estivale toutefois, tout souci, toute idéologie, toute préoccupation sont mis à l'écart et seuls leur importent la bonne chaleur du soleil, le rafraîchissant frémissement de l'air, le chant mélodieux des oiseaux, ce brave moustachu à vélo qui siffle un air du Fou chantant, l'histoire bête que raconte David, la Rosengart décapotable crème et bordeaux qui les dépasse toute rutilante...

Le bord de la Moselle, l'Esplanade et son bassin où Noah fait naviguer son petit bateau de bois, une pause à la terrasse d'un café, un accordéoniste qui vient jouer Où est-il donc ? de Fréhel, Rachel qui insiste pour lui acheter un petit format... On continuerait bien de la sorte jusqu'à la fin des temps... Mais à un moment ou à un autre il faut songer à rentrer : il y a les leçons à repasser et les devoirs à finir.

Sur le chemin du retour se trouve la rue des Allemands, qu'ils aiment bien. Les Moïse s'y engagent avec le même plaisir que d'habitude, quand bien même le temps, jusque-là parfait, semble vouloir se gâter. De fait, le vent a tourné, un léger voile nuageux commence à dénaturer l'azur et l'atmosphère se fait un peu lourde. Mais rien d'inquiétant, s'il doit y avoir de l'orage, la petite famille a tout le temps de rejoindre la Fournirue avant éclairs et tonnerre.

Ils font plaisir à voir, les Moïse, qui promènent leur joie de vivre entre deux rangées de maisons aux façades de vénérables ancêtres.

Suivant son penchant naturel, ce jeune farceur de Noah y fait le pitre. Lutin sautillant, il dit tout ce qui lui passe par la tête, ce qui fait rire ses parents – intérieurement, car il convient de ne pas montrer un soutien indéfectible à tous ses enfantillages. Ne vient-il pas d'ailleurs de tirer la langue à une vieille dame que l'on croisait. C'en est trop. Judith s'apprête à tancer l'impertinent mais au moment précis où elle va prononcer les mots de réprobation qui se pressent dans sa bouche, elle les ravale soudain.
La main de son cadet, qu'elle tenait dans la sienne l'instant d'avant, n'est plus là. Et au bout de cette main, plus de petit galopin.
Mais qu'est-ce qu'elle a ? Qu'est-ce qui lui prend donc de vouloir gronder un enfant inexistant ?
Un instant troublée, elle passe son bras sous celui de David et reprend sa plaisante promenade dominicale. Comme il est bon de se promener en compagnie de son mari et de ses deux enfants. Elle en a toujours rêvé d'un troisième, mais c'est la vie qui décide, n'est-ce pas ?

Deux minutes plus tard, Rachel s'arrête devant une librairie :
— Eh, t'as vu papa ? Il y a plein de livres de Jules Verne. Je sais que c'est pour les garçons mais...
David se retourne pour lui répondre mais, à sa brève surprise, il n'y a personne devant la vitrine. Il se demande une seconde qui diable vient de lui parler puis écarte cette pensée importune d'un coup de balai mental. Une impression fausse, voilà tout. Un haussement d'épaule et ses pieds se remettent en mouvement. Il passe son bras autour de l'épaule de sa gracieuse Judith. Tout va bien, il fait beau, ils font une belle balade sa femme, leur fils unique et lui.

Les épaules nues de Judith inspirent sa main et son avant-bras. Et pas seulement ! Il a bien envie de serrer de plus près, de presser fort et même très très fort contre le sien, le corps de celle qui lui a donné son âme. Et de l'embrasser tendrement, et pourquoi pas goulûment. Mais, il en a conscience, le moment et l'endroit sont mal choisis. Et puis il ne veut pas gêner Salomon. Il va bientôt devenir un homme – il l'imagine en 1955 déambulant lui aussi avec sa femme et son enfant – mais pour un tout jeune adolescent de telles effusions seraient rien moins que gênantes. Alors pour donner le change, il trouve un sujet. Banal, trop banal :
— Dis donc, Salomon, tu as fini toutes tes révisions pour... ?
Avec une question pareille, David a bel et bien réussi à ne pas gêner son garçon. D'un autre côté, il n'a pas su ne pas l'irriter puisque c'est en grognant que l'adolescent lui répond :
— Mais papa, tu sais bien que...
M. Moïse attend la suite de la phrase... Mais de quelle phrase au fait ? Et prononcée par qui ? Il n'y a personne d'autre ici sur ce vieux trottoir, que sa magnifique Judith et lui-même. Si l'on excepte bien sûr ce chien errant venu lui renifler les talons et qu'il éloigne d'un coup de pied peu amène.
— Tu disais ? Lui demande Judith.
— Rien, ma colombe, je parlais tout seul. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Il faudrait que je me surveille. Je deviens gâteux...

Un instant déstabilisé, David se ressaisit bien vite. Pourquoi s'en faire quand on se promène en amoureux avec la femme de sa vie ? La main dans la main, ils font quelques pas de concert avant que le mari ne s'arrête, ne prenne son adorable épouse dans ses bras, n'en resserre sur elle leur tendre étau et ne l'embrasse en apposant sur ses lèvres purpurines l'humide ourlet des siennes. Un baiser lent, suave, langoureux qui porte en lui toute l'éternité du monde...
Le retour à la réalité n'en est que plus choquant : qu'est-ce qu'il fabrique là, le respectable M. Moïse, tout seul dans cette artère messine, occupé à étreindre et à embrasser... du vide ? Nom de nom, il faut qu'il fasse attention ; sinon on va l'envoyer chez les fous !

Par bonheur, la rue était déserte à ce moment-là. D'ailleurs, la minute d'après, David, heureux de sa petite promenade solitaire, n'y pense plus. Et bientôt, il ne pense plus du tout. Ni ne voit, ni n'entend, ni ne sent, ni ne goûte, ni ne touche plus rien du tout.

***

En cette belle fin d'été 1939, les Moïse étaient entrés à cinq dans la rue des Allemands. Ils n'en étaient jamais ressortis.

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