4
min

Fin de Monarchie

Image de Jaani

Jaani

68 lectures

33

La nuit tombait. Dimitri était assis sur son lit à contempler la pluie qui martelait avec force la fenêtre de sa chambre. Dans ces moments de répit, son esprit vagabondait, loin. Il lui arrivait même de remonter neuf ans en arrière, plus précisément le jour ou son père perdit le contrôle de la voiture, emportant au passage sa mère, son jeune frère, ainsi que la vie paisible qu’ils menaient tous ensemble.
Depuis, il vivait dans une famille d’accueil, sous le joug d’un roi et d’une reine tyranniques. C’est comme ça qu’il les voyait. La reine était particulièrement mauvaise avec lui. Toujours à rouspéter contre lui pour la moindre broutille, à lui reprocher tous ses malheurs. Il arrivait parfois qu’elle ne l’appelle pas pour le dîner, que ce soit pour le punir ou tout simplement pour passer un repas en famille, faisant comme s’il n’existait pas. Concernant le roi, ce n’était pas mieux, quand la reine grondait, il suivait, n’hésitant pas à se servir de ses mains et même des fois... de ses pieds pour régler le problème. Étaient-ils comme ça avec leur fille, Sophie ? Oh que non, elle était leur soleil, leur raison de vivre, leur princesse et ça, elle le savait pertinemment. Elle en jouait même, au détriment de Dimitri, le poussant parfois à s’énerver pour qu’il récolte la colère du couple royal.
Plus tôt dans la journée, il avait trouvé sur son lit un ours en peluche appartenant à Sophie. Le pauvre avait perdu sa tête. Une partie de la mousse qui le remplissait d’ordinaire était répartie sur une bonne partie de sa couverture. En entrant dans la chambre de Dimitri, la princesse s’était alors mise à hurler et pleurer attirant, de ce fait, le roi et la reine qui appliquèrent immédiatement leurs horribles sanctions. A genoux, les bras levés pour se protéger des coups violents qui s’abattaient sur lui, son regard s’était dirigé vers la chambre de Sophie dont le corps apparaissait en partie dans l’encadrement de la porte. Elle affichait un grand sourire narquois, satisfaite du résultat.
Les familles d’accueils ne sont-elles pas censées offrir une nouvelle vie aux enfants qui en ont besoin, plutôt que de les laisser trembler le soir dans leur lit ?
Suite à ça, Dimitri avait passé la journée entière enfermé dans sa chambre avec interdiction d’en sortir, privé de déjeuner et de dîner. Privé aussi de la lumière qui lui permettait habituellement de lire le soir pour oublier sa terrible situation. La pluie s’estompait petit à petit, mais il continuait de fixer les gouttes d’eau sur les carreaux sans tenir compte de celles qui ruisselaient sur son visage.
C’est lorsque la pluie cessa totalement de tomber que Dimitri décida de s’allonger dans son lit. La lumière blanche de la lune venait de temps à autre éclairer une partie de sa chambre, dévoilant les marques bleues violacées qui maquillaient désormais les bras du jeune garçon.
Alors qu’il s’était endormi depuis peu, une vive douleur l’extirpa de son sommeil. Il empoigna son bras gauche qui le faisait terriblement souffrir. Les dents serrées, des larmes coulaient de nouveau sur son visage. Dimitri sentit une puissante haine s’immiscer en lui, quelque chose qu’il n’avait jamais connu, puis soudain, une voix s’éleva dans sa tête.
-« Le petit démon à faim... »
Dimitri se figea brusquement. Il se redressa sur son lit et pivota pour poser ses jambes sur le sol, c’était comme si quelqu’un ordonnait ses mouvements à sa place. Il se leva et s’avança vers la porte qu’il ouvrit doucement. La maison était plongée dans le noir. Pied nu, Dimitri descendit silencieusement les escaliers. En bas des marches, il tourna à gauche pour entrer dans la cuisine. Il appuya sur l’interrupteur. La lumière clignota deux fois avant de se stabiliser. Dimitri se dirigea près du plan de travail et ouvrit un tiroir. A l’intérieur des couverts, des ustensiles de cuisine et... le couteau à viande.
Dimitri remontait les marches d’escalier, toujours dans le noir, la main droite tenant fermement le manche du couteau.
-« Vite... »
Il faisait maintenant face à la chambre de Sophie. Il tourna lentement la poignée de la porte puis se faufila à l’intérieur. Il avança en direction du lit dans lequel se trouvait la princesse endormie. La lune éclairait son visage, que n’importe qui pourrait qualifier... d’ange, où même, d’innocent.
-« C’est faux, mensonge... »
Dimitri se mit à genoux près du lit, plaça sa main sur la bouche de Sophie et doucement, il rentra la lame dans son ventre. Les yeux de la fillette s’ouvrirent soudainement, son regard tiraillé entre la peur et la douleur croisa celui de Dimitri qui renforça la pression de sa main pour étouffer ses cris.
-C’est pour le petit démon, expliqua simplement Dimitri.
C’est dans un bain de larmes que les paupières de la princesse se refermèrent à jamais.
Il retira la lame du ventre de Sophie et se redressa. Il resta là un moment, le visage interdit, puis son regard se tourna vers le couloir.
-« Quand le roi abuse, on lui coupe la tête... »
Il sortit de la chambre et referma la porte sans jeter le moindre coup d’œil en arrière. Il s’avança dans le couloir et s’arrêta cette fois devant la porte de la chambre royale.
-« J’ai trop attendu... »
Dimitri abaissa le regard sur sa main droite qui tenait son couteau, puis saisit la poignée de la porte qu’il tourna délicatement pour ne pas faire de bruit. La chambre était plongée dans le noir complet. On distinguait à peine les meubles qui remplissaient cette chambre. La moquette amortissait les pas lents et déterminés de Dimitri qui progressait en direction du lit devant lequel il s’arrêta une fois arrivé à son pied.
-« Le sens-tu ? »
-Comme une odeur de sang... murmura Dimitri.
Il enjamba alors le pied du lit, se frayant un chemin à quatre pattes entre le roi, qui se trouvait à droite et la reine, qui se trouvait à gauche. Il progressa doucement sur la couverture, sentant par moment une jambe ou un bras sur son passage. Une fois arrivé au niveau de leurs visages, il se redressa sur ses genoux. De sa main droite, il plaça délicatement la lame sous la gorge du roi, tandis que sa main gauche se referma doucement autour du cou de la reine.
-« Il n’est qu’un enfant... »
Dimitri enfonça sa lame alors que sa main gauche serra de toutes ses forces le cou de la reine. Elle se débattait en attrapant les poignets de son agresseur dans un bruit de suffocation.
-C’est pour le petit démon, expliqua-t-il de nouveau.
Il retira d’un seul geste le couteau planté dans le cou du roi pour le plonger, cette fois, dans le cœur de la reine. Elle remuait encore. Une fois, deux fois, puis plus rien.
-« Libre... »
Dimitri se mit debout sur le lit et en descendit. Couteau à la main, il se dirigea vers la salle de bain dans laquelle il alluma la lumière et se plaça face au miroir. Il avait le visage blanc et le rouge du sang, qui maculait ses mains et ses vêtements, accentuait cette pâleur. Il souriait, sans donner l’impression de sourire pour autant, comme s’il forçait ses lèvres à bouger sans faire suivre le reste de son visage. Curieusement, il n’arrivait pas à être soulagé, ni même content.
Il éteignit la lumière et se redirigea vers sa chambre. Un carré blanc, provoqué par la lumière de la lune, s’était dessiné au milieu du sol noir de sa chambre engloutit par la nuit. Il décida de s’asseoir en tailleur à l’intérieur, toujours munit de son couteau, tout en faisant face à la fenêtre.
-Et maintenant ? demanda-t-il.
-« Qu’as-tu fait... ? »
Dimitri regarda de nouveau la lune à travers les carreaux, ses yeux se remplirent de larmes. Son regard se baissa vers le couteau qu’il tenait toujours de la main droite. Il referma ses deux mains sur le manche et plaça la lame sur son torse avant de murmurer :
-C’est pour le petit démon.

PRIX

Image de 2018

Thème

Image de Très très court
33

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de JMB
JMB · il y a
Un texte bien ficelé pour une réflexion sur comment la violence appelle le sang, le démon la démence.
·
Image de Florent Paci
Florent Paci · il y a
Quatre minutes qui démarrent doucement pour finir de manière palpitante. Une teinte d'horreur fantastique ? Mes votes pour "ce petit démon" ;)
·
Image de Trez
Trez · il y a
Quel suspens !
·
Image de Abi Allano
Abi Allano · il y a
Un bon texte, efficace! Bravo.
·
Image de Fabienne Maillebuau
Fabienne Maillebuau · il y a
Bien écrit, mes 5 voix, mon texte vous plaira-t-il? Je vous soumets: violent parfum acide. Bonne journée.
·
Image de Topscher Nelly
Topscher Nelly · il y a
La progression dans l'horreur est vraiment maîtrisée. Mes voix.
Mon texte vous plaira peut-etre ?

·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Mes votes .
·
Image de Marc Deshayes
Marc Deshayes · il y a
Bien écrit avec une montée en puissance intéressante. Toutefois, une question Jaani : la fin de la monarchie doit-elle forcément se faire dans le sang ? :)
·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Bien flippante cette nouvelle, car très bien écrite et avec une progression lente et froide de la narration !
Merci pour cette nouvelle, Jaani :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Quelque part en France, dans une ville côtière. Le ciel était gris, une petite pluie venait nettoyer les rues sales et désertes. La ville entière semblait avoir été saccagée. On pouvait même ...