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Fin de l'histoire

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Alain Derenne

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Il n'était que cinq heures et le soir montait déjà, un de ces soirs de fin septembre, délicats et pâles, aux transparences ouatées de brumes et de mélancolies.
Albertine ouvrit la fenêtre, resta un moment accoudée à la barre d'appui pour profiter un instant du charme et des senteurs portées par un petit vent, un peu frais quand même...
Au-dehors, la campagne était paisible et déjà un peu sombre, on voyait seulement au loin, au-dessus des champs et des bois, comme un ruban d'azur fané, un frêle nuage rose, passant là comme une fleur errante, et un soir qui n'attendait plus que les étoiles, pour enfin vivre sa nuit.
Albertine eut un léger soupir dont elle s'étonna et s'en railla intérieurement, puis, elle ferma soigneusement les volets, tira ensuite les lourds rideaux, et méthodiquement, ainsi qu'elle le faisait tous les jours, alluma la petite lampe posée sur le guéridon et s'assit confortablement au coin du feu, dans le fauteuil Voltaire où sa mère avant  elle s'asseyait, les ressorts fatigués de celui-ci lui firent s'en rappeler l'âge, ils en gémirent, LeChat (il n'avait jamais eu de nom) qui la surveillait du coin de l'oeil, sauta d'un bond sur ses genoux accueillants, sollicita une petite caresse puis se roula en boule pour un sommeil ronronnant, alors Albertine prit son livre, remonta ses lunettes sur son nez et se mit à la lecture, bien installé tous deux, l'un rêvant aux souris attrapées, mais que dans ses rêves, pendant qu'Albertine lisait pour la énième fois « A la recherche du temps perdu », elle en souriait, peut-être pour ne pas écouter pleurer tout bas son petit coeur solitaire et romanesque.
Brusquement tous deux tressaillir, LeChat effaré, sauta sur le plancher, la cloche de la porte venait de tinter.
— Mlle Albertine ?
— C'est moi, monsieur ?
— Ah !...vous ne me reconnaissez pas mademoiselle ?
— Mon Dieu...non, monsieur.
Face à elle, un grand monsieur au visage souriant, au teint coloré de quelqu'un venant d'un pays ou le soleil est roi, un regard pénétrant et vif, une moustache grise.
— J'avoue que...dit-elle les yeux plissés par une intense réflexion.
— Un vieil ami, mademoiselle, et un revenant...Robert...Robert de Saint-Loup.
— Oh ! soupira Albertine, qui pâlit tout à coup et laissa échapper le livre qu'elle avait dans la main, mais entrez, entrez donc.
Et pendant qu'elle précédait Robert, elle revécut en quelques secondes tout le pauvre roman de sa jeunesse morte.
Comme elle l'avait aimé secrètement celui qui était maintenant devant elle, lui qui n'en avait jamais rien deviné et était parti tout à coup pour cette Amérique lointaine, faire fortune, il revenait au pays après trente-cinq ans, si différent que le cœur d'Albertine ne l'avait pas reconnu, elle avait attendu un éventuel retour pendant de longues années et c'était à cause de lui qu'elle ne s'était jamais mariée, qu'elle avait laissé se faner tous ses espoirs...
Aujourd'hui encore, quand elle se souvenait du passé, c'était son image qui surgissait en premier, elle avait même dans le livre qu'elle lisait, deux roses séchées qu'il avait cueillies pour elle au cours d'une promenade.
Et maintenant après un si long temps, il était là, en face d'elle, de l'autre côté de la cheminée, assis à la place qu'elle lui avait toujours secrètement réservée...
Il était là et parlait, parlait de lui, de ses pérégrinations, des difficultés du début, puis de son ascension vers une fortune aujourd'hui atteinte, il s'était marié là-bas, avait eux des enfants et lui lançait à la figure sa joie d'en être arrivé là, il n'était dit-il que de passage, quelques affaires à traiter en France et un dernier regard sur le village de son enfance, puis il retournerait chez lui le cœur libre, il ne regrettait rien de son départ, tout en France lui paraissait mesquin, sans intérêts, la vie était trop lente, trop je ne sais quoi, il finit même par dire d'une voix forte :
— La France est un vieux pays, ici on manque d'air.
LeChat prit peur et se réfugia sur les genoux d'Albertine, d'où il regarda l'intrus de ses yeux brillants, reflétant les flammes de la cheminée, elle le flatta discrètement, tout en écoutant les propos de Robert, elle songeait au passé, elle essayait en vain de se rappeler les traits du visage de celui qu'elle avait connu et aimé secrètement, mais le temps et la vie avaient posé sur celui-ci un masque nouveau, elle ne le reconnut point.
Alors son cœur en un instant prit froid, comme si une porte venait de s'ouvrir pour laisser entrer un vent d'hiver...
La voix de Robert la tira de sa rêverie :
— Et vous, mademoiselle, vous voilà seule à présent, vous ne vous êtes donc pas mariée ?
— Non, l'existence en a décidé autrement.
— Vous êtes toujours heureuse ?...
— Oui, je ne me plains pas...
— Alors, tant mieux.
A ses mots, il eut un large rire satisfait, un rire de potache faisant une bonne blague, un bon jeu de mots, Albertine en eut mal.
Aujourd'hui, comme autrefois, il ne devinerait rien, leurs âmes resteraient toujours fermées l'une à l'autre.
La conversation traîna encore quelques instants, jusqu'aux moments où un silence glacé les eut mis tous deux à la gêne, alors Robert se leva pour prendre congé, elle l'accompagna jusqu'au seuil...
Au-dehors la brume c'était faite plus dense, plus épaisse , il se retourna lui fit signe de la main, elle ne le voyait presque plus, une ombre qui se perdait déjà...
Et juste deux mots qui résonnaient comme un écho en montagne.
— Adieu, mademoiselle !
Albertine prononça elle aussi deux mots, empreints de tristesse...
— Adieu, monsieur !
La porte se referma et ce fut tout.
Albertine se sentit alors affreusement triste, et songea :
— J'aurais mieux aimé ne jamais le revoir.
Oui, elle venait de vivre la dernière et la plus triste page de son pauvre roman, doucement, lentement, elle prit dans celui-ci les deux roses séchées que Robert lui avait tendues jadis d'un geste de gamin et les laissa tomber sur les braises du foyer, elles se consumèrent en une petite flamme brève et pétillante, devinrent cendres et disparurent...fin de l'histoire.
Alors, Albertine se rassit, LeChat revint se blottir sur ses genoux et tous deux finirent la soirée, elle son roman et lui ronronnant.
Adieu les souvenirs d'enfance pensa-t-elle avec un petit sourire triste, tout en caressant distraitement LeChat...fidèle compagnon.

PRIX

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Aurélien Azam · il y a
Une triste mais belle histoire, avec ce souvenir du passé qui passe comme une nappe de brouillard et s'évapore sans laisser de trace.
Merci et bravo pour ton texte, Alain :)

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Alain Derenne · il y a
Merci à toi Aurélien de l'avoir lu et de m'avoir posté ce chouette laïus
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Virgo34 · il y a
J'arrive après la bataille mais je me suis régalée... Une belle histoire.
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Alain Derenne · il y a
Pas grave...
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Soseki · il y a
L'ombre des amours mortes qui n'ont pu éclore à cause du silence ...toujours ce style poéitque tout en retenue
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Alain Derenne · il y a
Merci Soseki
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Merlin28 · il y a
Les choses auraient été toute autre si elle lui avait avoué son amour à l'époque
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Alain Derenne · il y a
Certainement, mais bon....
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Yasmina Sénane · il y a
J'aime votre style et l'histoire de cet amour !
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Alain Derenne · il y a
Merci Yasmina, bonne journée
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Stéphane Sogsine · il y a
Une histoire si délicieusement nostalgique, au charme presque désuet... Et pourtant ses ressorts fonctionnent bien. Le récit est bien huilé et se déroule lentement sans que l'on ait la sensation d'un temps qui stagne. Au contraire.

PS. Je vois que votre campagne se trouve en Creuse. J'ai passé quelques beaux mois d'été sur le plateau de Millevaches dans ma jeunesse. Et vous, quelle est votre Creuse ?

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Alain Derenne · il y a
Merci de votre petit mot sympa.
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Alain Derenne · il y a
A 10km de la Souterraine et une quarantaine de Limoges
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Alain Derenne · il y a
A 10km de la souterraine et une quarantaine de Limoges.
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Richard Laurence · il y a
Histoire bouleversante et magnifiquement narrée d'un amour déçu qui fut l'amour d'une vie... Hommage à Marcel Proust dans l'élégance très 1900 des dialogues, le choix des noms de vos personnages et l'évocation mélancolique des souvenirs de jeunesse ? J'aimerais vous proposer de lire ma "frontière de brumes" et de la soutenir mais quelque chose me dit que la science-fiction n'est pas trop votre style alors peut-être préfèrerez-vous découvrir ma "Blessure miraculeuse", qui traite aussi de la douleur d'aimer... Au plaisir de vous lire !
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Alain Derenne · il y a
Je lirai les deux, mais je suis aussi Sf même héroïque fantasy
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Sibipa · il y a
Une histoire romantique et teintée de mélancolie dans une belle langueur...
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Alain Derenne · il y a
Merci Sibipa.
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Alain Derenne · il y a
Merci à toutes et tous de ne pas faire attention aux coquilles, j'en suis désolé.
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