Fils de pute

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Jury

Lauréat du prix femme actuelle 2020 avec son roman "Et l'amour continue", édité chez Les Nouveaux Auteurs. Auteur d'une nouvelle de Noël en auto-publication "Les treize desserts de Noël"  [+]

Image de Automne 2020
Je les entends s’injurier entre eux. Leurs mots aussi aiguisés que des lames de rasoir volent au travers de la cour de récréation. L’adolescence, l’âge ingrat pour l’homme. Poussée d’acné, moustache éparse, voix qui mue. Et malgré cet éventail de cibles faciles, l’adolescent n’insulte jamais son reflet. Insulter l’autre, c’est s’insulter pareillement. Alors il cherche autre chose et, à la portée de son cerveau flemmard, il trouve la première victime : la mère. Vulnérable, absente de la joute, accessible, ébranlable, une proie enfantine. Les jeunes s’en donnent en cœur-joie : « ta mère la chienne », « nique ta mère », « bâtard » et, la meilleure de toutes, la reine indétrônable, l’insulte ultime : « fils de pute ».

Lorsque je l’entends, j’en ai le souffle coupé, les larmes faciles, mes poings se serrent. Je ne peux plus respirer. Je suis en apnée, noyé par la bêtise, submergé par mes comparses, déboussolé par mon propre genre. Je m’appelle Nicolas, j’ai quinze ans et je suis un fils de pute. Littéralement.

Celle qui m’a mis au monde dans la douleur travaille du coucher du soleil jusqu’au petit matin, du lundi au dimanche. Elle m’embrasse pendant que je dîne, et je ne la vois plus avant l’heure du petit-déjeuner. Elle donne son cœur à l’ouvrage tous les soirs, toutes les nuits, sans un jour de repos. En été comme en hiver, qu’il pleuve ou neige, ma mère arpente le trottoir de l’avenue. Elle ne fait pas cela par plaisir, oh non ! Et toutes les étiquettes que l’Académie française colle sur son front n’améliorent pas l’image qu’elle a d’elle-même : fille de joie, travailleuse du sexe, prostituée. Elle est pute et elle se dit « pute », sans demi-teinte, sans poudre aux yeux.

Toute ma vie, ça n’a toujours été que ma mère et moi. Nous avons un appartement de petite taille, dans le centre-ville – cela lui fait moins loin pour se rendre sur son trottoir – et de l’eau chaude dans la salle de bain. Nous nous partageons notre chambre. J’y dors la nuit et ma mère y sieste le jour. Pour autant, elle me laisse la liberté de la décorer à mon goût.
La cuisine est la pièce dans laquelle nous nous retrouvons pour déjeuner ensemble les week-ends. Elle ne cuisine pas beaucoup, ce sont souvent des crudités. On ne peut pas se permettre beaucoup de viande ou de poisson. Mais j’aime bien les tomates, alors je ne m’en plains pas. Je ne m’apitoie jamais. Maman non plus. Quand j’étais enfant, nous étions aidés par mes grands-parents, jusqu’à leur décès prématuré. Depuis, c’est elle et moi contre le monde entier. Bien sûr, mon père était un client, un qui avait payé le prix pour ne pas mettre de préservatif et qui avait juré de se retirer avant de jouir. Question de moment propice. C’était la bonne période du mois, et au fond, Maman tenait en secret le souhait maternel. C’était la seule manière d’en concevoir un. Personne ne voudrait jamais l’épouser, la câliner ou l’aimer, encore moins lui faire un enfant. Curieusement, nous ne sommes jamais invités chez des collègues ou son patron. Ce n’est pas un métier qui ouvre un cercle d’amis facilement.

Elle ne m’a jamais caché sa profession. Elle en a honte, bien entendu, mais m’en parle librement. « C’est un travail comme un autre », répète-t-elle. Elle essaie de se convaincre elle plutôt que moi, mais puis-je la blâmer ? Elle me parle de ses clients, de leur particularité physique, leurs préférences, et j’en suis arrivé à me détacher totalement de l’aspect sexuel de l’acte. Contradictoire, non ? C’est son travail, c’est tout. Maman m’encourage dans mes devoirs et mes projets d’orientation. Elle dit souvent qu’elle veut le meilleur pour moi, pour que j’aie une vie préférable à la sienne. Mon cœur se brise quand je la sais malheureuse. Chaque matin, à la minute où elle rentre, je sens mes entrailles se geler, le froid pénètre par mes pores, et vient glacer mon âme. Je ne ressens plus rien que de la haine. Je vois son corps fatigué, ses yeux cernés par ces nuits sans sommeil, son cœur abîmé par le manque d’amour et sa solitude qui lui tient compagnie. Elle me dit souvent que je suis son monde, mais j’ai les épaules trop frêles pour le soutenir.
Je suis son rocher, son repère, la raison qui lui donne envie de rentrer chez elle aux premiers rayons de soleil plutôt que de se jeter du haut d’un pont. J’ai la fantaisie de l’aider, de participer aux charges du foyer, de lui donner une meilleure vie, mais elle me répète que ce n’est pas mon rôle, que c’est le sens inverse qui fonctionne. Elle fait tout pour que je ne manque de rien. Je manque seulement d’elle. Je manque la chaleur de son corps qui arrive tiède à la maison, ses bras qui enlacent d’autres hommes et des moments de complicité.
Je marche, la tête baissée dans la rue, le ciel lourd au-dessus de mon esprit encombré. Le goudron de la chaussée vient d’être coulé, laissant au passé les jolis pavés de mon quartier. J’entends au loin une dispute éclater. Inévitablement, la flèche se prépare sur l’arc bandé, la corde glisse entre les doigts, et les mots « fils de pute » sont tirés. Ils résonnent en moi. Je me demande en quoi est-ce une insulte d’avoir pour mère une femme qui travaille la nuit pour offrir une meilleure vie à son fils. Pourquoi n’est-il pas louable qu’elle sacrifie sa réalité au profit de la mienne ? Pourquoi cette insulte revient-elle si souvent, si aisément ? Si le but est de blesser l’autre en exprimant la sexualité opprimée de sa mère, n’y a-t-il pas un différent moyen pour le défier ? Si l’on m’injuriait de fils de pute, j’en serais fier. Fier d’être le monde sur lequel elle repose. Fier d’être l’allié dans ses combats quotidiens. Fier d’être le rayon d’un soleil caché.
Je m’appelle Nicolas, j’ai quinze ans et je suis fier d’être un fils de pute.
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