Fils de fainéant

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2020

Depuis quelque temps on ne mangeait plus de viande à la maison, mais ça m’était bien égal. Un jour j’avais aperçu le boucher qui portait une carcasse sur son épaule, le sang dégoulinait sur le trottoir et j’avais eu envie de vomir. Alors comme on avait des frites à chaque repas, pour moi c’était tous les jours dimanche.
Mon père ne se rasait plus et je voyais bien que ma mère faisait des efforts pour sourire. Mais ça n’était pas son sourire d’avant, quand elle était la plus belle des mamans avec son chemisier à fleurs et ses cheveux bien coiffés. De longues mèches pendouillaient de chaque côté qu’elle relevait sans arrêt d’un geste agacé.
À part le manque de viande et l’air triste de mes parents, d’autres choses avaient changé à la maison. Je partais le matin avec mon père, il me laissait devant l’école avant de tourner à droite en direction de l’usine, mais j’avais remarqué qu’il n’emportait plus sa gamelle du midi et je me demandais bien pourquoi, peut-être qu’il n’avait plus faim.
Il y avait aussi ces conversations qui s’arrêtaient quand j’entrais dans la cuisine, les yeux rouges de maman et aussi, parfois, ceux de papa. Et souvent il répétait en avalant cul sec un verre de vin : « Non, rien encore aujourd’hui ». Il parlait de plus en plus fort, certains soirs il criait après maman, ce qui n’était jamais arrivé.
Certains de mes copains se posaient les mêmes questions, ça réchauffait le cœur de ne pas être seul, même si on restait sans réponses. Un grand de la classe du certificat m’avait traité de bon à rien de fils de fainéant, mais comme je ne comprenais pas le mot, j’avais demandé à maman, elle avait fondu en larmes et m’avait tendu un carré de chocolat. Elle avait froissé le papier d’argent avant de le jeter à la poubelle en disant : « Ferme les yeux pour bien sentir le goût, c’est le dernier avant longtemps ».
Cette année-là, le soir du réveillon a été le plus triste de toute ma vie. J’avais écrit une lettre au père Noël, je l’avais bien relue à cause des fautes d’orthographe. Maman m’avait promis de la poster, mais au lieu de la voiture de pompiers rouge avec des chromes que j’avais demandée, je n’avais reçu qu’un livre sur les insectes, les pages étaient sales, on aurait dit qu’il n’était pas neuf.
Ce soir-là j’ai compris que quelque chose ne tournait pas rond et j’ai décidé de mener mon enquête. Quand mon père m’a laissé devant l’école, je ne suis pas rentré en classe, je l’ai suivi, il avançait de son pas lourd à cause de sa hanche qui lui faisait mal. Il a tourné à gauche, le chemin opposé à l’usine. Il a marché longtemps, j’étais fatigué, mais j’ai continué. Une longue file d’hommes comme lui, en bleu de travail, attendait devant une porte en bois peinte en vert. Mon père a pris place au bout du rang, il a serré la main de deux voisins que je connaissais et il a attendu. Au-dessus de la porte, j’ai réussi à déchiffrer « bureau de chômage ».
Je suis resté caché derrière un poteau, je commençais à avoir froid, la file avançait lentement. À son tour mon père a franchi la porte verte. Quand il est ressorti, il me semblait un peu plus voûté et ses cheveux avaient blanchi d’un coup.
Il s’apprêtait à entrer dans le café d’à côté, alors j’ai traversé la rue et arrivé à sa hauteur j’ai mis ma main dans la sienne, j’ai levé la tête et j’ai dit « Je vais t’aider, je suis grand maintenant »
Il s’est baissé, ses genoux craquaient, il m’a serré dans ses bras. J’avais sept ans.

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Lange Rostre · il y a
Vraiment touchant..
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Sylvianni · il y a
Un texte fort humain
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Rtt · il y a
Je suis emporté par votre art de l'écriture, en ce qui concerne ce texte j'ai bien peur qui n'y ait bientôt plus de monde devant ce bureau qu'à la porte de l’usine... vous savez, là-bas, en Chine.
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Chantal Sourire · il y a
Ici aussi..., merci pour vos nombreux passages, Rtt !
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Liane Estel · il y a
J'admire votre facilité à "entrer" dans quasi presque toute - je dirais ambiance - et à développer une histoire. Texte, comme toujours, parfait.
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Corinei · il y a
très très beau texte
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Marie Quinio · il y a
Encore des frissons ! Décidément ;) Très beau encore une fois !
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Marie, et bon dimanche !
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Paul Marie · il y a
une belle émotion a la lecture de votre texte, merci
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André Page · il y a
Vraiment très émouvant et cette intensité dramatique qui monte et semble d'un coup se concentrer à la fin sur ce petit enfant... merci Chantal :)
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Fredo la douleur · il y a
Une claque dramatique que ce texte, Chantal ! ^^
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Daniel Nallade · il y a
Le climat est dramatique, l'écrit est superbe et d'un réalisme bouleversant, je suis très ému !
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Daniel, et bon dimanche !

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