Filature en quenouille

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Je voulais juste faire du vélo sur les toits de l'opéra Garnie  [+]

Image de Printemps 2021

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Une heure du mat', j'étais là, dans ma voiture qui ressemblait plus à une épave qu'à une voiture. Je tentais d'avaler un hot-dog dégoulinant de ketchup et le café était froid dans la thermos. Mercédès, mon ex-femme, avait sûrement raison lorsqu'elle me rabâchait, autrefois : « On n'en a toujours que pour son argent ! »... la thermos, je l'avais achetée en super promo ! Bref la nuit s'annonçait banale et aussi ennuyeuse que toutes les précédentes.
Que faisais-je dans ma voiture, la nuit, à pique-niquer en solitaire ? Eh bien, j'étais détective, comme Nestor Burma ! Mais ma vie se passait contrairement à lui, à ne suivre que des maris jaloux ou des femmes bafouées et puis, Nestor jouait du saxo... moi je jouais de la clarinette.
J'avais l'impression que ma vie était vouée à se dérouler dans des voitures. Fils de garagiste, je me prénommais Renault ; mes parents auraient pu écrire Renaud avec un D mais non ! Mon premier job fut chauffeur de taxi mais passer ma vie derrière un volant ne m'enthousiasmait guère et je postulai vite fait dans la police où j'espérai qu'il y aurait un peu plus d'actions. Les seules actions que je connus furent les éclats de voix de mon épouse Mercédès qui en avait marre de me voir découcher pour aller planquer. Taxi, je passais mes journées dans ma voiture, flic, je passais mes nuits dans ma voiture ! Aussi je décidai de quitter la police et Mercédès pour devenir détective : « Enquêtes et filatures »... j'étais surtout en quête de filatures ! Et pour changer, je passais mes journées et mes nuits dans ma voiture comme ce soir. Paisiblement, j'attendais qu'une certaine Hélène sorte de chez elle. Cela faisait trois jours que je filais l'Hélène ; encore une enquête qui partait en quenouille.
La belle Hélène restait au chaud et c'est moi qui ressemblait à une poire chocolatée. Mon remplaçant à la PJ, l'inspecteur Talbot, n'avait mis qu'une semaine pour devenir le flic le plus célèbre en arrêtant l'ennemi public n°1, un certain Marco Ferrari. Le hasard, sûrement le hasard car pendant cinq années au même poste, je n'avais arrêté personne.
La nuit s'écoulait longuement, le restant de mon hot-dog avait atterri sur mes genoux sans que je m'aperçoive de quoique ce soit ; la radio crachotait un vieux standard de Benny Goodman.
Sur les coups de 4 heures, une femme complètement ivre s'approcha de ma voiture en titubant. Je fis le mort et elle alla s'affaler quelques mètres plus loin dans les poubelles. Elle était pourtant bien mise de sa personne. Encore une qui pratiquait l'éthylisme mondain ! Tiens, je n'avais pas remarqué, non plus, cette tache de ketchup coulant sur la vitre ; on aurait dit du sang... j'avais dû m'assoupir !
Cela ne faisait que quelques minutes que la bourgeoise roupillait dans les poubelles qu'un individu passa devant la voiture, un drôle de type. Il ressemblait à un de ces portraits robots affichés dans les commissariats. Il titubait également et se dirigea vers les poubelles. Il allait sans doute rejoindre sa belle endormie. Le « portait robot » sortit un objet étincelant de sa poche d'imperméable, vraisemblablement un décapsuleur pour ouvrir une dernière kro. Cole Porter avait succédé à Benny Goodman et le « portrait robot » s'était agenouillé dans les poubelles. Je pouvais entendre des râles. Ils n'allaient quand même pas faire ça dans la rue ! Le silence finit par reprendre le dessus et le « portrait robot » – c'est vrai qu'il ressemblait au portrait robot paru dans « France Noire » : le « tueur de bourgeoises » – se releva, regarda à gauche et à droite et disparut dans l'obscurité. Plus aucun bruit n'émanait des poubelles. Bah, mince distraction dans cette longue nuit. La Belle Hélène ne sortirait plus pour cette nuit et moi j'avais bien besoin d'un grand café chaud avec des croissants bien frais. Je quittai donc mon poste de la rue André Citroën non sans un regard sur la bourgeoise endormie dans les poubelles.
En rentrant, je croisai une escouade de voitures de police, gyrophare en action et sirène hurlante. Cela allait sûrement réveiller la pocharde ! J'avais trop envie de croissants pour aller voir après quoi courait ce cher Talbot !
Quelle ne fut pas ma stupeur, le lendemain, lorsque je vis, au petit écran, parader ce veinard de Talbot. Le « tueur de bourgeoises » avait encore frappé. La malheureuse s'appelait Hélène Cooper et habitait rue André Citroën. Quelle coïncidence ! J'avais passé toute la nuit à l'endroit incriminé et je n'avais rien vu que ces deux ivrognes, vraiment pas de chance ! Mais au fait, comment s'appeler mon Hélène ? Zut j'avais perdu la photo, avec le nom dessus. Je suis sûr, maintenant que mon boss, Jeep (en vérité il s'appelait Jean-Paul) avait oublié de me remettre le document. Heureusement que j'avais l'adresse car comment aurais-je pu la reconnaître ?
Quant à l'inspecteur Talbot, il continuait de faire le beau dans la télé. Il expliquait que l'arrestation du « tueur de bourgeoises » n'était plus qu'une question de minutes. Plusieurs témoins avait constaté la présence d'un suspect, dans une voiture, devant l'immeuble de la victime, suspect aperçu à plusieurs moments de la nuit. Certains ont précisé que c'était plus une épave qu'une voiture et qu'elle était grise.
Il était tout juste six du matin, lorsque je fus réveillé et mis à bas de mon lit. Ce n'était tout de même pas Jeep qui avait l'audace de s'inviter pour les croissants !
Du bruit... des menottes... des anciens collègues... et l'inspecteur Talbot, méprisant qui me lisait mes droits. Tout le monde me prenait pour le « tueur de bourgeoises ». Pourquoi ?
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Mijo Nouméa · il y a
J'avais été séduite par ce texte je persiste, c'est un bon suspens avec beaucoup d'humour

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