Feuilles de salade

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Si je savais dessiner, je peindrais des paysages mélangés, réels ou fictifs, naturalistes ou intérieurs, imaginaires ou malaxés par la mémoire. Ah, je les vois si bien ! Mais comme je ne sais  [+]

Image de Automne 2020

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« Mais chaton… »

Je venais de lui reprocher son hygiène bucco-dentaire. Il suça sa cuiller à café, et de deux doigts affligés d’un deuil strict, il étira sa bouche pour l’inspecter. Il me fit de la peine quand je le vis essayer d’abord du côté creux de la cuiller, et se voyant la tête en bas, la tourner dans tous les sens sans que ça ne change rien. Je crus qu’il allait faire le poirier, là, devant le zinc, dans la sciure répandue sur le carrelage, pour remettre son image à l’endroit, mais l’idée lui vint enfin de retourner la cuiller du côté convexe. Un jour où je visitais le zoo de Vincennes, j’avais vu un babouin dans sa cage résoudre pareil problème plus vite.

Ce que je dis peut paraître vache, mais je ne l’aimais plus, voilà tout. Pourtant, qu’est-ce que j’avais pu l’avoir dans la peau, au début. Il avait tout du mauvais garçon, j’adore. Les souliers pointus comme des musaraignes, le pli du pantalon affûté comme des crans d’arrêt, l’air méchant, avec un regard oblique comme une pluie d’hiver, et des yeux fuligineux qui tiraient sur le noir et sur tout ce qui bouge. Ses mains, larges comme des feuilles de platane, me faisaient trembler quand il m’empoignait, murmurant des « Trésor » et des « Ma biche ». Tiens, voilà, plus encore que les cheveux noirs et lustrés de brillantine qu’il laissait sur mon peigne, c’est cela qui avait fini par m’écœurer.

Il prit son temps, maniant la cuiller comme un miroir de rhodium, mais ne vit rien d’anormal. « Je t’assure ma puce… » Ce qu’il pouvait être obtus ! Je me bouchai les oreilles. « Mais poussin… » Oh, qu’il se taise ! « Bon », reprit-il, voyant mon sourcil inflexible. Il attrapa un cure-dent dans le petit pot en bambou posé sur la table de faux marbre entre la salière et le poivre, et entama les fouilles. Mais il aperçut mon regard noir d’un mauvais khôl. « Oui, oui, mon chou, je vais… » Il se leva de la banquette de skaï bordeaux et se dirigea vers les toilettes.

Il y resta un bon moment. Quand il revint dans la salle du café, il arborait un large sourire, l’œil et les dents brillants. J’avais remis mon manteau et me tenais assise de biais, le sac sur mes genoux serrés, sans illusion, déjà prête à déguerpir. Encore une bestiole ou un légume, et je lui renvoyais sa basse-cour et son potager dans les gencives. Il se pencha vers moi, une main sur le dossier de ma chaise, familiarité triviale qu’à la longue j’avais fini par abhorrer.

« Ça mérite un baiser, lapin ! » Cette fois, j’éclatai et me levai d’un bond. « Coincé entre les dents comme des feuilles de salade, tu sais ce que tu as ? Des chatons, des trésors, des ma biche, des poussins, des mon chou, un lapin ! » Je pleurais de rage et de chagrin longtemps contenus. Le laissant planté là, blême, figé tel un épouvantail dans son parterre de peluches, je sortis du café et m’enfuis en courant. Si seulement, une seule fois, il avait daigné m’appeler « Mon amour ! »
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