Feu moi

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Pourquoi écrire ? Parce que l'on n'est jamais seul, quand on est avec ses mots, et que pouvoir les partager, il n'y a rien de plus beau  [+]

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Une sensation d’effroi parcourut mes veines. Un corps, debout, gelé, mutilé. Les deux mains et les deux pieds sectionnés. Les yeux grands ouverts, un cadavre qui restait droit juste grâce à son enveloppe de glace. Une jeune femme chaudement emmitouflée dans sa parka claire, le visage horrifié. Comme si elle avait été surprise par un pistolet de givre. Il me fallut quelques minutes avant d’oser taper avec une pierre ce cercueil transparent. L’épaisseur de la couche et le froid intense rendaient le tout incassable. Cela faisait une heure que je marchais dans cette forêt recouverte de neige. Les flocons ne s’arrêtaient pas de tomber, virevoltant au gré des vents redoublant d’intensité. Le silence apaisant avait laissé place à un vide inquiétant. Un suspense s’instaurait, comme si à chaque instant, un cri allait déchirer l’enveloppe magique de ce lieu maudit.
C’était sûrement un rêve. Un cauchemar. Cette jolie brune avait-elle reçu la même invitation que moi ? Le diable soufflait au creux de ma nuque, une sensation à la fois intime et repoussante. Je divaguais. Il y avait sûrement une explication rationnelle, mais le froid m’empêchait de réfléchir lucidement. Repartir. Vite. Avant de se faire transpercer par ce blizzard. Ne pas perdre de vue l’objectif. Et faire confiance dans son équipement. Le site internet me le garantissait : j’étais paré pour résister aux froids les plus extrêmes : -10° ou même -15 ! Se focaliser sur les conseils de mon père : dans l’adversité, occulter tout ce qui pouvait perturber l’esprit. Se concentrer sur l’essentiel. Je sortis la carte de la poche gauche de mon coupe-vent en Gore-Tex.
La carte était claire... tant que l’on restait sur la carte ! J’avoue que j’avais de plus en plus de mal à me repérer sans utiliser les applications de mon téléphone. Mais le réseau ne passait plus depuis bien longtemps. Plus terne, le ciel devenait de plus en plus blanc. Tous les arbres se ressemblaient. Sauf peut-être celui-là, le petit, qui paraissait me dévisager. La peur commençait à me brûler l’estomac. Je n’étais pas très sûr de ma position. Cela faisait un bon quart d’heure que j’avais dépassé le lac, mais je ne savais pas exactement si j’étais à gauche ou à droite de celui-ci. Enfin à l’est ou à l’ouest comme on dit. Ou alors, ce n’était pas le lac, mais le grand étang que l’on voyait près de la descente. Ce foutu refuge n’était normalement qu’à trois heures maximum de là où j’avais garé la voiture !
« Fiez-vous à votre instinct, faites-vous confiance ! » Je me souvins de cette magnifique pub à la fin des bandes-annonces avant le dernier Nolan. Ces images sublimes, ce son si captivant. Et cette phrase marquante, juste avant de nous montrer le dernier modèle Opel. Je devais me faire confiance. Je pris ce chemin qui montait : le refuge se cachait forcément dans les hauteurs. Une pente rude. L’équivalent d’une piste noire. J’appuyais frénétiquement sur mes bâtons, poussant avec équilibre sur mes raquettes qui me tenaient à flot de l’épais duvet moelleux qui avait transformé la forêt en océan camaïeu de blancs. La violence de l’effort serait proportionnelle à l’importance de la récompense.
Je m’arrêtai net. Je lâchai les bâtons qui vinrent s’enfoncer dans la neige. Mes jambes tremblaient, elles ne me soutenaient plus : je m’écroulai à genou dans la poudreuse. Un barrage m’obstruait le passage. Deux corps. Plus ou moins semblables à celui que j’avais croisés auparavant. Tous deux glacés. Une adolescente, cheveux roux, combinaison de ski bariolée. Bras et tibias manquants. Un homme plus mûr. Sans oreille. Ni nez, ni bras. Les yeux exorbités de terreur. Tous deux portant une ceinture rouge ! Comme moi. Une ceinture rouge faisant office de dossard pour ce défi. Un son lugubre et guttural émanait du cœur de la forêt, comme si les arbres me jaugeaient dans cette atmosphère menaçante. Ou alors les bourrasques murmuraient des incantations avec leur voix d’outre-tombe. Que faire pour sauver sa peau ? Revenir en arrière ? Trouver le chemin du retour comme le Petit Poucet ? Je n’avais pas semé de petits cailloux, et mes empreintes étaient recouvertes par les flocons depuis bien longtemps. Le froid devenait sec et coupant. C’était peut-être lui qui avait sectionné les membres des cadavres autour de moi...
J’allais gagner. Je serai le premier. Peut-être le seul. Je remporterai ce défi, tant pis pour tous ces concurrents ressemblant à des Vénus de Milo givrées ! Ces cadavres étaient bien des concurrents. La ceinture rouge en attestait. Ils avaient dû recevoir la même invitation que moi, il y a quinze jours. Juste le temps de se préparer pour ce grand défi. Je regardai autour de moi, scrutant cette armée d’épicéas qui me toisaient de leur regard perfide. Ils pensaient me faire peur, ou alors c’était mon imagination qui me jouait des tours. Je préférai m’en servir comme motivation, comme si je buvais un breuvage de courage. Je repris mes bâtons et me remis en route. Le refuge me tendait les bras, j’en étais persuadé.
Complètement perdu au milieu de ces bois transformés en cimetière improvisé, je poursuivis la stratégie de toujours monter. En visant les étoiles, on a plus de chances d’attraper la lune ! Je m’enfonçai dans la forêt comme dans un gouffre. Des souches de bois épais s’élevaient vers le ciel, tantôt droits, souvent de travers, telles des croix faites de branches. Des racines éparses transperçaient le matelas blanc et se distordaient comme des serpents aux aguets prêts à s’enrouler autour de leur proie. Mes jambes s’alourdissaient un peu plus à chaque foulée. Je sentais mon corps prêt à défaillir. Je me rappelai ce mail reçu il y a deux semaines. « Invitation spéciale, vous avez été sélectionné pour participer au grand jeu des randonneurs complètement givrés. Trouvez et atteignez notre refuge le premier et votre sapin sera garni des cadeaux de vos rêves chaque semaine jusqu’à la fin de votre vie ! » L’occasion était trop belle, surtout pour un fou de rando comme moi. Les organisateurs avaient dû me repérer lors de mes visites de sites spécialisés. Les voix que j’entendais depuis quelques heures commençaient à se faire plus distinctes, comme si les esprits de la forêt peaufinaient leur plan. Dans le même temps, mes muscles commençaient à se tétaniser, entre la fatigue accumulée et l’extrême froid s’immisçant dans chaque recoin de mon intimité. Devant moi, les silhouettes des arbres se rapprochaient comme des soldats avançant patiemment pour mieux cerner l’ennemi.
Des branches basses me caressaient de leurs feuilles tandis que mes chaussures pesaient de plus en plus lourd. Je n’avançais plus, chaque pas devenait un supplice. Je posai un genou au sol quelques instants, ma tête tournait horriblement, comme si les voix étaient entrées en moi. Je tentai de reprendre l’ascension, le souffle court, les muscles atrophiés. Les sapins s’étaient enroulés à moi, comme des lianes vivantes. J’étais à leur merci, comme pris dans une toile d’araignée. Au départ légère, leur étreinte se fit plus ferme. Ma jambe droite se sentait de plus en plus tiraillée et le froid avait pris irrémédiablement possession de mon corps. J’avais perdu toutes mes sensations. Mon bras gauche se fit arracher par cette branche agressive. Je m’en rendis à peine compte.
« Ca sera plus joli comme ça, on pourrait aussi retirer la jambe, ça serait plus équilibré ! » Je distinguai enfin les paroles prononcées par les esprits de la forêt. Ou plutôt par les sapins qui ondulaient, comme s’ils étaient vivants. « Complètement d’accord ! Notre Noël va vraiment être parfait cette année ! Nos décorations vont être splendides ! Ce jeu-concours était vraiment l’idée parfaite ! Notre chez-nous est magnifique ! Et ces ceintures rouges, je n’ai jamais vu d’aussi belles guirlandes ! Cette tradition de planter des humains au milieu du salon, c’est vraiment quelque chose qu’il nous faut faire perdurer ! » Ce furent les dernières paroles que j’entendis...
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