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Festival d'Aix-en-Provence

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Dans le bus qui l'emmène aux portes d'Aix-en-Provence, la chorale "La Cigalière" répète à tue-tête. L'excellent Ferbert Von Karavan, d'une main de maître règle le tempo, tandis qu'Isabeau du Lubéron, la belle et opulente soliste, grésille à souhait.
Bravo, bravissimo, quelle voix, quelle prestance clame Cannelonetti le régisseur napolitain!
Isabeau minaude et sa taille de guêpe frétille sous le compliment, tandis que le jeune Cigalon des Alpes, un peu rêveur, la boit de ses yeux d'amoureux transi.
Allons, allons mes enfants, un peu de calme, un peu de tenue, nous arrivons à destination reprend Cannelonetti.
La municipalité leur a réservé le plus beau pin parasol de la région, un hôtel séculaire très particulier appartenant à la plus vieille famille aixoise. Von Karavan est aux anges, sensible à cette honneur. La petite troupe débarque, impressionnée, sous l’œil médusé d'une flopée de sauterelles et autres criquets venus en badauds! On ne change pas sa nature profonde!
Le luxe est incontestable et nos chanteurs posent leurs effets dans leurs petites chambrées: la suite royale, la canopée, est réservée à Karavan et Isabeau, amants comme on peut s'en douter. La belle soprano s'ébroue au milieu de ses malles alors que sur son balcon privé, son mentor contemple, au loin, l'étendue de sa future heure de gloire.
Une vraie cacophonie s'installe dans les petites touffes vert-cendre de ce Majestic du Liban. Les branches sont chahutées, les esprits s'échauffent,les instruments s'accordent. Cannelonetti pâle comme un linge est exténué.
Monsieur Cigalon des Alpes aurait-il l'amabilité de rejoindre les autres dans le hall de l'hôtel s'énerve-t-il en tapant du pied! Ce n'est pas le moment de bailler aux corneilles et autres chimères!
Henriette, ma brave Henriette hèle-t-il à la costumière au détour d'un branchage, avez-vous vu la cigale de la Sainte Victoire et surtout celle de Saint -Tropez?
Ils sont descendus tout à 'heure et je crois qu'ils visitent les arbres du château monsieur Cannelonetti.
Mama mia, ils vont me rendre chèvre finit-il dans un énième bouffée de ventoline. Rien n'est prêt, mon Dieu, et la représentation est dans moins d'une heure! Allez me les chercher s'il vous plaît ma petite Henriette, c'est une question de vie ou de mort, vous comprenez!
Cigalon de la Sainte Victoire et Cigalon de Saint-Tropez sont les deux instrumentistes de la chorale. La Sainte Victoire est au piano tandis que Saint-Tropez est au violon. Ils s'entendent comme deux larrons quand il s'agit de chasser la jeune et naïve cigale d'un quartier, prêts à lui offrir leur cœur en haut de n'importe quel prunier.

Tout est enfin prêt! Le récital peut commencer.

Le Maître fait son entrée, tête haute, cheveux hirsute, coiffure savamment étudiée, Isabeau à son bras, drapée d'un fourreau gris argenté. Une clameur enthousiaste les accueille.
Mais, un amas de nuages aussi joufflus que les anges de la chapelle Sixtine inquiète Cannelonetti qui sent le vent tourner. Il se met à prier tous les saints de la chrétienté promettant la moitié de son cachet à l'association des cigales déshéritées, et, allons, soyons fous, à celle aussi des prêtres défroqués!Tout pourvu qu'il ne pleuve pas avant la fin du récital.
Quelques morceaux furent un franc succès, les branches s'agitaient et ô remarquables soubresauts de soupirs enchantés lorsque Isabeau sur le crin-crin esquissé de Saint-Tropez stridula l'Ave Maria. Von Karavan se démenait, tête baissée sur son chevalet, fendant l'air de sa baguette de noisetier tandis que la troupe le suivait dans son répertoire échevelé.
Cannelonetti inspectait le ciel d'encre! Un orage s'annonçait malgré ses prières redoublées! Lorsque tout à coup, alors que les cymbales crépitaient, la première goutte s'écrasa sur le nez d'Isabeau qui, décontenancée perdit sa voix au timbre velouté! Le difficile public aixois, habitué aux plus belles voix , murmure, s'interroge, déjà prêt à se faire rembourser, une pluie drue et un vent violent s'abattent en cet instant, secouant à le déraciner l'arbre si bien habité. Tout le monde s'accroche à ce qu'il peut dans sa peur de s'envoler, pire de se noyer.
Vite, vite, descendez crie au milieu du tonnerre monsieur Cannelonetti, il faut fuir, il faut s'échapper! La petite troupe détrempée tente les issues de sécurité! Rien de ce côté, ils ont tout essayé, ils sont piégés!
Il faut s'envoler, il n'y a plus rien à faire s'époumone la Sainte Victoire en marchant sur un tas de cadavres démantibulés! On n'a pas le choix, c'est vivre ou crever dit-il complètement apeuré!
Mais on ne sait plus voler, on ne s'est plus entraîné depuis bien des années hurle d'une seule voix la chorale effrayée!
Sans autre palabre, le Cigalon de la Sainte Victoire saute dans le vide et disparaît suivi de près par Cannelonetti asphyxié,et, peu à peu, les cigales chantantes s'envolent dans la tempête de ce mois de Juillet aussi imprévue qu'assassine.

L'histoire ne dit pas ce que devint la joyeuse chorale du pays provençal. On entend dite par les anciens qu'elle s'est reformée, peut-être! Toujours est-il qu'il me semble encore l'entendre chanter, l'été.

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