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Pour être grand, Ferdinand l'était. Ça nous faisait sourire : il s'appelait Ferdinand Legrand. Il était si grand que c'était le premier que les Boches apercevaient quand on sortait des tranchées. Il était là presque en voisin, il venait du pays d'Ault au sud de la baie de Somme, là où les colosses de calcaire viennent mettre un genou à terre. Allez : à deux bonnes journées de marche de la ligne de front. Vu sa taille, il n'aurait pas dû faire long feu, seuls les courts-sur-pattes s'en sortaient ici, mais il était fait comme une planche de chêne : étroit des épaules, sans hanches ni taille, et si mince de profil qu'on aurait dit une porte. Il aimait ramper sous le feu des balles allemandes, il se sentait invulnérable tellement il se fondait avec le sol.
« Il est comme un de ces poissons plats de la mer du Nord : invisible, sans relief, plaqué au fond sur le sable, on peut pas le choper » disait de lui son seul ami proche Ernest Beausergent – encore un qui portait bien son nom sauf qu’une balle avait fini par lui emporter la mâchoire et qu’en matière de beau ce n’était plus ça.

Le Ferdinand, il ne parlait presque pas. Il y avait beaucoup de taiseux sur le front, mais qui n'en pensaient pas moins. Lui, il ne pensait pas beaucoup, alors évidemment il n'avait pas grand-chose à dire. Un autre truc avec lui, c'est que pour le prénom c'était l'inverse : il disait toujours oui à tout. « Fer-dit-’nan' dit jamais nan ». Ça nous faisait rigoler aussi. Parce qu'il était devenu la mascotte, le porte-bonheur de la section. Il était là depuis le début, il aurait dû être haché mille fois par du plomb teuton. On l'aimait parce qu'il nous donnait de l'espoir, celui de s'en sortir.

Sa capote était bleu horizon, mais l'horizon chez lui avait pris un coup de nord, un coup d'hiver, était devenu gris comme du fer sale, comme cette guerre. Son casque était rouillé et tordu. Il faisait une pointe à son extrémité, comme une tour. Quand Nouredine l'avait aperçu avant de mourir, il avait cru apercevoir le minaret de la mosquée de son village. Il y avait vu le signe qu'il allait bientôt entrer au paradis d'Allah. Il n'avait pas tort : l'éclat d'obus qui lui avait sectionné la jambe à la hauteur du fémur avait bien fait son boulot, et Nouredine s'était vidé de son sang pendant la nuit. « Ferdinand, le minaret ! » répétait Nouredine jusqu’à la fin. Ferdinand y avait gagné un de ses nombreux surnoms.

Ferdinand, c'est le seul dont pouvait tomber amoureuse une fille comme Églantine. Vingt-deux ans, des yeux doux, des seins généreux, elle était paysanne avant la guerre. Elle avait dû en faire des choses pour se retrouver avec nous dans ce bordel de campagne. Elle aussi ne parlait pas beaucoup, d'ailleurs ce n'était pas ce qu'on lui demandait. Mais quand c'était au tour de Ferdinand de pénétrer sous la tente d'Églantine, il triturait son calot dans tous les sens et les deux se mettaient à parler, évacuant en dix minutes plus de mots que pendant toute la semaine qui avait précédé. On n'était pas sûr qu'ils aient déjà fait ce qu’ils étaient censés faire, les deux tourtereaux, ce qui rajoutait encore à la légende.

 

Ce matin, les regards se tournent vers lui. Les ordres sont tombés pendant la nuit, et c'est une de ces offensives que les gradés adorent autant que nous, les troufions, les détestons. La gloire pour eux et la boucherie pour nous. Les balles de mitrailleuses boches, c’est comme si elles peignaient l’aube de longues traînées enflammées. Les obus sifflent au-dessus de nos têtes et écrabouillent les fortins de terre. Le sol en frissonne. Ferdinand a l'air nerveux, et une mascotte qui a l'air nerveuse, ce n'est pas fait pour rassurer son monde. Le lieutenant se prépare. Ça va commencer dans quelques instants.

PRIX

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M. Iraje · il y a
Une écriture qui laisse le lecteur sur sa faim ... Et une nouvelle qui pourrait être le début d'une grande histoire, malgré le doute qui s'installe.
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Chateaubriante · il y a
un peu d'humour dans les tranchées pour oblitérer les horreurs
mais que va-t'il se passer si même Ferdinand est inquiet ?
je redoute le pire ; le pire est arrivé
une petite histoire dans la grande quand il fallait bien trouver sujet à rire un peu, oublier le danger ne fut-ce qu'un instant....

je vous invite chez "Charlotte" qui vend ses petits pains au chocolat, lat, lat, lat, lat...

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RAC · il y a
Criant de véritéS. On a envie de filer de grandes tapes dans le dos à vos personnages sympathiques et goguenards... Merci pour ce bel hommage aux compagnons d'infortunes de ces guerres pitoyables...
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Samia.mbodong · il y a
Un témoignage de cette grande guerre à travers ce personnage insolite.
Bravo et merci je soutiens.

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Marie Kléber · il y a
Un beau portrait, bien planté, qui attend une suite...
Beau texte!

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Virgo34 · il y a
Une bonne entrée en matière pour une suite que j'attends. J'ai bien aimé le portrait de Ferdinand.
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Jeanne en B. · il y a
Chapeau
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Mister Iceberg · il y a
C'est le deuxième texte que je découvre de vous.
c'est une nouvelle fois un très beau moment le lecture
+5 bonne continuation
si vous en avez le temps venez vous plonger dans ma "fournaise " en compétition dans un tout autre registre
bien à vous

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Benjamin Sibille · il y a
J ai adoré et l histoire avec un grand h est bien retranscrit par la petite
Toutes mes voix

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Camille G · il y a
les poilus toujours intéressant de lire et écrire leur détresse j aime beaucoup votre style descriptif merci de parler d'eux
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