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Fenêtres sur cour

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Paco

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Finaliste
Sélection Jury

Le trajet de retour sur la ligne de RER est une épreuve. Dans le wagon, l’air est suffoquant, saturé d’odeurs de sueur et d’aisselles. Les parfums et les after-shave ont viré. Surnage une fragrance épaisse, nauséeuse. L’envie de gerber le prend au tripes. Il sort en trombe de la rame à Auber. Vomi son hamburger salade du midi entre deux rangées de fauteuils orange. Des gens s’écartent en se poussant, écœurés. Il s’affale sur deux banquettes, un filet de bave reliant sa bouche à sa main. Une sudation froide couvre son visage.
Il en a marre de la ville, de la promiscuité. Où sont les pentes herbeuses et fleuries de son Queyras natal. Il reprend quelques couleurs, se nettoie le visage avec une eau tiède aux toilettes en sous-sol. Il remonte à la surface par l’Escalator dans un bruit grinçant. Le trottoir a une odeur de macadam et de gaz d’échappement mais lui semble plus respirable.

Il échoue à la terrasse du restaurant grec à deux rues de chez lui. Quatre tables sur trottoir le long de la devanture. Il commande un mezzé et un verre de Résiné. Des piétons passent et se croisent devant lui. Le souffle chaud et l’horizon bouché de ce défilé incessant lui monte à la tête. Il s’échauffe, étouffe, coincé entre les bras qui le frôlent et la vitrine peinturlurée. Il attrape son plateau et se hisse sur le toit d’un véhicule utilitaire garé de l’autre côté de la rue étroite. Il surplombe des badauds médusés qui poursuivent leur chemin. Il se met en tailleur, finit son tzatziki et ses feuilles de vigne.
Il a toujours aimé les cimes. Les virées à ski d’une vallée à l’autre. Le patron le regarde faire, comprend qu’il ne se tire pas sans payer, esquisse un geste mou de la main en signe d’abandon. « On voit de tout à Paris, surtout par cette chaleur » dit-il à la cantonade.

Plus tard dans la soirée une fille pas jolie le rejoint sur le toit, une bouteille à la main. Sa robe chiffonnée lui moule les seins et colle à son entrejambe. Ils boivent ensemble quelques lampées d’un mauvais vin avant qu’elle ne s’éclipse. Son air stupéfait et absent a refroidi l’intruse. Fermant les yeux, il songe à une jeune femme fraîche en short et teeshirt escaladant un chemin escarpé menant à des lacs d’altitude. De nouveau il vomit, penché à l’arrière du camion, du côté étroit et borgne du trottoir que les passants contournent par le milieu de la chaussée. Les voitures roulant au pas, et les gens indifférents, s’entrecroisent. Quelques uns l’ont vu glisser contre la tôle et reprendre souffle appuyé au mur, la chemise maculée. Le patron lui dit que ça peut être une insolation. Quand il rentre chez lui, le quartier est désertée. Seuls quelques éclats de voix épars réveillent les dormeurs aux fenêtres ouvertes.

Son appartement parisien de dix-huit mètres carré est un rez-de-chaussée sur cour près de la place Clichy. Il a pris l’habitude de rentrer après minuit pour retarder le retour dans son studio. Dès la mi-juillet, la température n’est pas retombée en dessous de vingt-huit la nuit.
De sa fraîche province alpestre, sa mère lui a conseillé d’ouvrir grand les fenêtres la nuit et les refermer dès le petit matin. Il a essayé, fait des courants d’air, dormi la porte ouverte. Le ventilateur brasse l’air chaud. La chaleur stagne dans la cour pavée, captive dans ce carré d’immeubles de cinq étages l’entourant, et ne se renouvelle pas. Dans sa rue, il consulte laborieusement l’application météo de son portable tout en marchant. La température indiquée pour Paris cette nuit est de vingt-six .Le thermomètre démesuré de la concierge après la porte cochère marque trente degrés. Un tour de clé. L’haleine chaude de son F1 l’assaille. Il se retient au chambranle, sa station digitale affiche 33. Il n’allume pas, se dévêt et s’étend en travers du clic clac défait.

Il est trois heures trente. Le réveil sonne. Le voisin se lève pour aller travailler aux mines de Rungis. Son neuf mètres carré est contigu au sien. Ils n’ont pas les mêmes horaires et se voient rarement. S’il est moins gêné par la chaleur, il est plutôt content de travailler tôt, à la fraîcheur des entrepôts frigorifiques. Il a 65 ans le mois prochain et va devoir obligatoirement prendre sa retraite. Il ne rentrera pas au pays. Personne ne l’attend plus depuis longtemps. Sa pension lui permettra à peine de payer le loyer et les charges. Alors il a décidé de trouver une solution définitive de prise en charge dans cette France qui a utilisé sa force de travail pendant quarante ans. Il ne sait pas encore comment faire. Quand il passe devant la porte ouverte de l’autre, le jeunot, logé par ses parents propriétaires, qui étudie à la faculté et travaille chez MacDonald l’été, il décide que c’est le moment d’agir. Une préméditation, ça va chercher dans les trente ou quarante ans.

Tout juste endormi, il l’entend se lever. C’est toujours pareil. Il sent le thé à la menthe préparé sur le réchaud. Il en a assez de ce vieux con basané qui geint régulièrement la nuit de l’autre côté de la cloison, écoute fort la radio. Il a beau lui avoir offert un bol de chorba la dernière fois qu’il a toqué à sa porte pour se plaindre, il n’en reste pas moins un voisin indésirable dans ce fond de cour. Mais pour être remplacé par qui! Qui accepterait de vivre dans une chambre grande comme un couloir avec un chiot à la turc servant de douche, l’interdiction a priori de cuisiner.
Il pense aux crêpes aux myrtilles et au fromage frais d’alpage. Quand la main lui attrape la tête à l’arrière du cou, il sent la poigne vigoureuse du docker qui transporte des palettes à tour de bras. Malgré son état second, ses années d’Aïkido lui indiquent le bon geste de défense à opposer en réponse à l’agression. Il se redresse dans un mouvement ample de retournement. L’autre de retrouve couché sur le canapé en partie replié par la violence de la prise corporelle. Il attrape l’haltère dans son sac de sport jeté au sol. Il va lui faire la peau. Une fois la lumière allumée les deux hommes se toisent. L’un sort un surin et porte des coups devant lui. L’autre le film avec son portable et poste en instantané quelques secondes de la scène sur Facebook. Celui qui est filmé reçoit un projectile au visage. La diffusion stoppe brutalement.

Les deux hommes sont retrouvés morts dans un bain de sang. On a n’a jamais su qui a porté le premier coup mortel. On a invoqué une rixe démente entre deux voisins que tout opposait, excédés par la promiscuité et la pesanteur caniculaire. L’étudiant avait été remarqué par son comportement d’ébriété. Le travailleur étranger était un homme sobre, effacé. L’affaire a vite été supplantée par les semaines de feux de pinèdes qui ont ravagé une partie de la région PACA. Les deux locaux d’habitation ont été revendus pour faire un hangar à vélos et à poubelles.

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Cudillero · il y a
Magnifique texte noir.
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Mikael Poutiers · il y a
Bonne finale !
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Joan · il y a
Une écriture concise pour aborder la réalité et le cauchemar.
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M. Iraje · il y a
Une belle découverte tardive que cette relation de voisinage qui mérite qu'on s'y arrête.
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Paco · il y a
Merci pour ses derniers commentaires. Je ne suis pas suffisamment présente sur le site, dans la relance et les abonnements donc je régresse. Bon, ça m’encourage tout de même !
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Johnny Bigoude · il y a
Bravo! Une vraie densité littéraire et émotionnelle. Je vote.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/danse-avec-le-feu

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Sylvie Neveu · il y a
Belle finale !
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Diallo Ousmane le Banquier · il y a
Ce texte me fascine
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Frédéric Chaix · il y a
Bravo pour ce texte réaliste et sombre, vous faites parti de mes 5 textes préférés...
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Jean Calbrix · il y a
Un bon texte sur une réalité qui n'est pas rare ! Bravo, Paco ! +5 et mes vœux pour cette finale !