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Femme de djihadiste à seize ans

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Par une de mes amies convertie, j'ai rencontré un garçon avec lequel j’ai beaucoup parlé au téléphone et par textos. Il m’a dit que j’étais élue d’Allah. D’être choisie par lui, m’a rendue fière, moi la gamine de seize ans. Il peut me demander n’importe quoi.
Faire ma valise, suivre les consignes à la lettre, partir sans espoir de retour, nul ne doit savoir où je vais, les ordres sont stricts.
J’arrive au lieu de rendez-vous, dans un hôtel. Une femme attend comme moi. Nous parlons longuement. L’excitation m’empêche de dormir.
A l’aube, la voiture arrive. Trois hommes à l’intérieur. Je ne suis pas très rassurée. Ce sont des amis à lui et je dois leur faire confiance. Je monte. Ils détruisent la carte sim de mon portable. Ils parlent en arabe. Nous roulons tous feux éteints vers notre destination. Mon cœur bat très fort. Est-ce qu’il va aimer cette longue robe, que j’ai achetée en pensant à lui ? Elle met valeur mes yeux clairs maquillés légèrement. Dès l’arrivée, je contacterai mes parents pour les rassurer.

Une femme m’invite à entrer dans la grande maison où je vais habiter. Je croise plusieurs femmes, des enfants courent partout. Nous passons devant la cuisine où de grandes marmites laissent échapper une bonne odeur d’épices. Elle me conduit dans une pièce où plusieurs matelas sont posés par terre. Un grand lavabo dans un coin, où de jeunes femmes pratiquent leurs ablutions pour la prière. Elles me saluent : Bienvenue parmi nous, ma sœur, as-tu fait bon voyage ? Va ôter cette tenue, mets-toi une robe d’intérieur et un foulard pour cacher tes cheveux et rejoins-nous dans la salle de prière, n’oublie pas le voile.

J’avais espéré que mon amoureux m’aurait accueillie dès mon arrivée, il faut que je m’habitue à attendre. Après la prière, je dois ranger et nettoyer la pièce. Je plie les tapis de prière et les empile les uns sur les autres. Je brosse le sol couvert d’un carrelage ancien.

Une heure après, nous nous asseyons en cercle autour d’une table basse et piochons avec un morceau de pain de la main droite dans un grand plat contenant la viande et les légumes. Nous partageons une pastèque en dessert. Je suis fatiguée. J’ai envie de pleurer. La journée passe, sieste, corvées, repas frugal, ablutions, prières.

Le soir venu, à la porte de la maison, il m’attend en tenue de combat, sa barbe a poussé. J’ai envie de lui sauter au cou, mais je me retiens. Tu es venue ma sœur, demain inch’Allah, l’imam viendra bénir notre union.

Abasourdie, mon cœur bat la chamade. Il m’aime, c’est sûr. J’ai fait ce long voyage pour l’épouser. Demain, je quitterai cette maison avec toutes ces femmes et ces enfants, lui et moi, nous irons vivre ensemble, ailleurs.

Je me lave soigneusement avec un morceau de savon. Assise sur un tabouret, une femme rince mes cheveux et les entortille dans une serviette. J’enfile ma robe neuve, me maquille les yeux discrètement et couvre ma chevelure avec un voile. J’entre dans une pièce, où se trouvent déjà l’imam, deux témoins et mon futur époux. L’imam récite les prières, nous sommes mariés. Je me penche vers lui pour l’embrasser. Il me repousse et me dit, pas maintenant.

De retour à la maison, je retire ma belle tenue. Le soir, je le retrouve dans une pièce où il se repose sur un matelas à même le sol. Ne sachant comment me comporter, je m’allonge à côté de lui. Au milieu de la nuit, je le sens sur moi, il me pénètre. J’ai mal, il met la main sur ma bouche pour m’empêcher de crier et il continue, sans un mot. Son sperme coule entre mes jambes. Tétanisée, épuisée, je me rendors. Au matin, je suis seule et je me sens sale.

Je retourne dans la pièce où dorment mes compagnes. Je me lave énergiquement, remets mes vêtements de travail et refais les gestes de la veille machinalement.

Travail le jour, nuits aux étreintes furtives. De longues semaines passent. Je n’ai plus mes règles et mon ventre s’arrondit. Les femmes prennent soin de moi et me confient des tâches faciles à accomplir.

Je demande à mon époux si je peux contacter ma mère. Il y consent – cinq minutes, en sa présence pas plus. Ma mère pleure, elle me demande comment je vais. Comment lui dire que je suis mariée et enceinte, qu’elle me manque et que je l’aime ? « Ne t’inquiète pas maman, tout le monde est gentil avec moi, Allah est grand, je t’embrasse très fort. »

Les sœurs me racontent comment elles ont accouché, ça ne me rassure pas. J’ai 17 ans et je vais mettre au monde un enfant sans ma mère et sans ma meilleure amie, à mes côtés. Je sombre dans un profond sommeil.

Le neuvième mois, les douleurs de l’accouchement passées, dans mes bras un petit garçon crie, emmailloté dans des tissus de fortune. Il a faim. Je lui présente le sein, il est dur, le lait ne sort pas. Une femme prend mon bébé. Je me précipite vers elle. Une autre intervient : « Ma sœur, repose-toi, elle va l’allaiter pour toi». A mon réveil, le bébé nourri, lavé, changé, dort tranquillement sur un petit matelas.

Et la vie reprend comme avant, le bébé grandit, pleure et rit avec moi. Il voit son père quelquefois le soir, ils jouent ensemble. J’essaie d’envisager avec lui notre avenir, celui de notre enfant. Il ne me répond pas. La nuit, il se soulage dans mon ventre sans un mot. Je perds la grande estime qu'il avait insufflée en moi, suis-je encore celle qu’Allah a désigné ? Je répète l’invocation «Allah est grand », sans aucun réconfort.

Le quartier subit des bombardements, nous devons quitter d’urgence la maison, pour aller dans un endroit plus sûr. Nos maigres affaires dans un baluchon, l’enfant accroché à ma robe, femmes et enfants, nous marchons, de nuit pour éviter d’être repérés. Mon mari est-il vivant ou mort au combat ? Je me sens seule et la peur m’envahit.

Le soir, on nous accueille dans une bâtisse, où logent déjà une jeune femme entourée de petits enfants, sales et déguenillés et un vieillard. Mon garçon effrayé regarde de loin les enfants sans oser les approcher. La jeune femme me tend une cruche d’eau, nous buvons, le petit et moi. Elle désigne un matelas vide dans un coin et nous nous allongeons mon fils et moi, l’un contre l’autre. Nous dormons, soudain je prends conscience que je jouis, c’est la main du vieillard sous ma robe. J’ai envie de vomir.

Le père de mon enfant est mort en martyr, je n’ai plus de larmes pour le pleurer. Je suis désignée pour une nouvelle union. La cérémonie bâclée, je passe la nuit de noce avec mon deuxième mari, il me pénètre, jouit, dort quelques heures et repart au combat !

De retour dans la pièce commune, je m’allonge sur le matelas, près de mon fils endormi. Je sombre dans un sommeil agité par mille questions qui ne cessent de me tourmenter. Comment continuer à exister mon enfant et moi, auprès de ce deuxième mari que je n’aime pas, ce vieillard libidineux, ces femmes et ces enfants, dans un pays hostile ? Comment fuir cette horreur ? Rentrer à la maison, chez mes parents, la seule solution. En tant que mineure, quelle sera ma peine, la prison ? Et mon enfant, lui permettra-t-on de vivre chez ses grands-parents ? Comment mon pays considérera mon enfant, né sur un sol étranger d’une maman française et d’un père, martyre d’Allah, de surcroît ?

Au réveil, ma décision est prise. Partir. Exiger de l’argent du vieillard, en menaçant de le dénoncer à mon époux. Pour mon enfant, pour moi, pour ma famille, je ne sais pas encore comment et quand, mais je partirai, quel que soit le prix à payer.


 





Je suis restée les deux pieds dans le réel pour ce TTC que j'avais écrit bien avant l'annonce du prix de la DUDH. J'ai dû le comprimer pour entrer dans les 8000 signes exigés par Short-édition. D'actualité malheureusement, puisque l'on ne parle que du problème du retour des djihadistes en France. J'ai choisi l'option de la jeune fille abusée et non violente, qui décide de son retour en France avec son enfant, quel que soit le prix à payer, parce qu'elle ne veut pas de l'existence qu'elle vit dans ce pays étranger, où elle était partie rejoindre ce qu'elle croyait être "son amour". Elle ne sait pas le sort qui lui sera réservé, à elle et son enfant. La France doit résoudre aujourd'hui ce problème complexe, pourra-t-elle faire la différence entre les personnes parties pour combattre et ceux qui ont rejoint ce pays croyant les paroles fallacieuses de "frères" leur faisant miroiter un avenir doré, un Paradis assuré et en leur présentant des doctrines de l'Islam politique,  fondamentalistes, salafistes, wahabites prônées par les Frères musulmans et autres sectes. 




J'ai juste voulu poser le problème de ces retours. A chacun ses convictions ou sa conscience. A la France, de juger si les articles de la DUDH s'appliquent à certains cas.

PRIX

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Anne Marie Menras  Commentaire de l'auteur · il y a
Mon héroïne et son enfant sont et seront confrontés à plusieurs articles de la Déclaration universelle des droits de l'homme, leur existence actuelle et future, en dépendent. Mon texte comme prévu ne fait pas partie de la sélection du jury. Je remercie infiniment les 84 lecteurs qui sont venus lire, commenter et voter pour lui, et tous ceux qui viendront le lire après que les feux de la rampe seront éteints.
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JACB · il y a
L'adolescence qui cherche reconnaissance, la trouve ailleurs que dans sa famille où on communique si peu..
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Anne Marie Menras · il y a
Merci JACB, d'où l'intérêt de la communication quoiqu'il arrive ! Semer les mots, les idées tant qu'il est encore temps.
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Cudillero · il y a
Merci beaucoup Anne-Marie pour ce texte qui ne peut pas nous laisser indifférents. Mon soutien : +5
(je ne parviens pas à laisser un commentaire en haut de page).
Très bonne journée. :)

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Anne Marie Menras · il y a
C'est parce que vous commentez dans la rubrique réponse au commentaire de l'auteur. Merci beaucoup pour votre vote.
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Cudillero · il y a
Non, j'ai tenté par 2 ou 3 fois de laisser un message dans la rubrique "Ajouter un commentaire" tout en haut, sans résultat. Bonne soirée. :)
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Anne Marie Menras · il y a
C'est bizarre ! Très bonne fin de soirée Cudillero.
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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour ce témoignage poignant... que de misère pour ces femmes.
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Anne Marie Menras · il y a
Merci beaucoup Elisabeth de votre compréhension.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une belle histoire ! Un titre bien choisi car fort attirant ! J'aime bien votre oeuvre vous y êtes allé avec maîtrise ! Ce qui la rend vraiment pénétrant ! Bravoo
Un sujet actuel aussi ! Toutes mes voix !
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Anne Marie Menras · il y a
Merci beaucoup Assmoussa. J'ai déjà lu, voté et commenté La caverne.
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Adlyne Bonhomme · il y a
Un texte très fort, je vous félicite.
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Adlyne Bonhomme · il y a
Si ça vous dit, je suis en compétition.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/linconnue-du-drame-1

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Anne Marie Menras · il y a
Merci Adlyne, je suis allée lire votre texte, j'ai commenté et j'ai voté.
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Adlyne Bonhomme · il y a
Merci !
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DOUMA ESPERANCE · il y a
En lisant j'étais vraiment triste et dégoûtée mais ravie que ça vienne de vous pas forcément des gens concernés.
Bonne continuation et bonne chance à vous.
Ma voix pour vous!

Je vous exhorte à lire mon texte et à m'accorder vos voix si ça vous plaît et j'espère vivement que ça sera le cas.

Merci d'avance et que Dieu vous bénisse !
Ci-dessous le lien de mon texte en compétition.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/par-dessus-tout-1

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Anne Marie Menras · il y a
Merci Douma Espérance, je suis allée vous lire, j'ai commenté et j'ai voté.
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Merina Biwoni · il y a
Magnifique texte avec un thème fort, hélas je ne peux que vous donnez mes 3 voix.
Si le temps vous le permet, n'hésitez pas à faire un tour sur ma page.
Bonne et heureuse année !

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Anne Marie Menras · il y a
Merci Merina, je suis allée sur votre page, j'ai lu, commenté et voté pour votre texte.
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Sonia Pavlik · il y a
Très touchée par votre texte Anne-Marie (comment ne pas l'être ?). Toutes mes voix !
Nouvelle sur le site, je vous invite à lire le mien : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-taupe-et-la-buse-fable-en-prose

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Anne Marie Menras · il y a
Merci beaucoup Sonia, je vais lire tout de suite La taupe et la buse.
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Fabregas Agblemagnon · il y a
3 vOIX à vous.
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Fabregas Agblemagnon · il y a
Anne Marie ,ce fut un plaisir de vous lire.Ce texte mérite un prix. vous pouvez découvrir ma nouvelle et me dire quelques mots si possible (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Anne Marie Menras · il y a
Merci Fabregas Agblemagnon, je suis déjà allée sur votre page, j'ai commenté et j'ai voté !
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