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Felicity

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Jeanne Mazabraud

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30

« Déshabille-toi ! Ecarte les bras ! Ecarte les jambes ! Silence, pas un mot, pas un mouvement ». Madame Betty, la « prêtresse » s’avance, ciseaux en main. La voix est grave, impérieuse. Fatoumata s’exécute, sans un mot. Passive, elle se livre au rituel. En un tournemain la femme lui prélève ongles, poils pubiens, poils des aisselles, mèches de cheveux. « Tu peux remettre tes vêtements » ordonne-t-elle, tout en enveloppant son butin dans un vieux linge crasseux. Elle l’agite sous les yeux de Fatoumata : « Si tu ne nous obéis pas, avec ça on a de quoi te faire du mal, te faire mourir, toi et ta famille. C’est ça le juju. C’est la loi ».

Fatoumata acquiesce, tête basse, cœur battant, en enfilant la jupe courte et le T shirt que lui tend Betty. Elle a peur bien sûr, mais elle est déterminée aussi. Cet appartement minable d’un quartier retiré de B City est l’antichambre du Grand Départ. Betty le lui a promis et, en dépit du rite juju qui vient de lui être imposé, Fatoumata est convaincue qu’elle a, enfin, tiré le gros lot. Celui d’un avenir radieux, loin du Nigeria, loin de la misère, loin de l’Afrique.

L’affaire s’est conclue au marché une quinzaine de jours auparavant. « Tu as envie d’aller te débrouiller en Europe ? Gagner des sous facilement ? » lui a demandé la grosse Betty, une vague amie de sa tante. « Si tu veux je peux t’aider, passe me voir un de ces jours ». Et voilà ! le juju en échange d’une promesse de passage pour « là-bas ». Fatoumata l’imagine, ce là-bas, comme une succession d’hôtels de luxe comme on en a construit au centre de B City.

En attendant il faut obéir au doigt et à l’œil. Et d’abord changer de nom. Elle devient Felicity (« cela plaira plus», assène Betty. À qui ? se demande Fatoumata sans oser poser la question à sa « protectrice ». Felicity doit aussi mémoriser un nouvel état civil, qui la vieillit de cinq ans, une nouvelle histoire familiale (elle part retrouver son fiancé qui l’attend en Italie). Betty lui coupe aussi ses nattes (« trop difficiles à entretenir »), enfourne dans son petit sac à dos quelques robes ultra-courtes, des culottes en dentelle (« tu seras plus à l’aise »). Et ouste, direction le van décati où sont déjà entassées cinq autres jeunes filles.

Lorsque la voiture démarre Felicity se rend compte qu’elle n’a pas eu le temps de dire au revoir à sa mère. En fait, elle ne l’a même pas prévenue. Trop tard. « Silence là-dedans », gueule le chauffeur. C’est la nuit. Le vent chaud pousse le sable et la poussière par les vitres ouvertes. Les filles ravalent leurs larmes et tentent de dormir, crispées sur les sièges boursoufflés, bringuebalées par les cahots de la piste...

Et puis, et puis... il n’y a jamais eu de grands hôtels, il n’y a jamais eu d’argent car tout ce qu’elle a gagné Felicity a dû le donner à la « Madame », une Betsy bien plus cruelle que la Betty de B City. Il fallait payer une dette immense, 40 000 euros, sinon la magie noire du juju se déchaînerait...

Après quelques mois en Libye, où elle avait été humiliée, battue, fouettée jusqu’à ce qu’elle apprenne « le métier » Felicity a été jetée dans un canot qui l’a conduite, comme tant d’autres migrants, de l’autre côté de la Méditerranée. Le réseau avait posté Mme Betsy, la « Madame » italienne à la porte du camp. Prise en mains, conduite sur les trottoirs de Turin, Felicity, dans les bouts de nuit que lui laissait la prostitution, se raccrochait aux rêves d’Eldorado. Elle se voyait rentrer cousue d’or et d’honneur à B City où l’attendait sa mère avec son grand sourire d’autrefois. Ereintée, la jeune femme tenait bon malgré tout.

Il n’y a pas eu de miracle. Mais, quand même une lueur d’espoir. Comment elle a réussi à s’arracher aux bouges turinois et entrer clandestinement en France, Felicity s’en souvient à peine. Mais elle est là, droite, à peine flétrie, le regard franc, devant ces trois juges du droit d'asile qui, peut-être, vont lui rendre sa dignité.

Soudain, derrière elle, dans la petite salle d’audience, Felicity sent une présence hostile. Comme un œil maléfique. Elle n’ose pas se retourner mais elle sait que le réseau a envoyé une « Madame » - Betty ou Betsy, qu’importe- pour la surveiller. C’est à ce moment-là que le juge lui demande : « souhaitez-vous le huis clos ? » Elle hésite, elle n’est pas certaine de comprendre. « Cela signifie qu’il n’y a pas de public dans la salle » explique le juge.

« Oui, le huis clos » dit Fatoumata dans un soupir de soulagement. Elle pourra dire son histoire. Elle est sauvée. Elle existe. Enfin./.
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Françoise Mausoléo · il y a
un espoir qui, on l'espère, débouchera sur une vie libre.
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Stéphane Sogsine · il y a
Un très très court qu'on prend comme un coup de poing. Un style efficace pour un thème très dur... et une toute petite lueur à la fin... petite petite. Que sera sa vie d'après ?
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Jeanne Mazabraud · il y a
Tout est dit. Merci de ta lecture...
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Marie Guzman · il y a
les femmes cruelles qui rendent la vie de leurs soeurs insupportables ! ouf pou l'héroïne ^^
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Jeanne Mazabraud · il y a
Hélas !
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Djany · il y a
une histoire bien triste il y a des madames Claude un peu partout c'est sûr ..Merci pour votre passage sur ma page
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anonyme · il y a
Triste mais avec une belle fin! Bravo! Une invitation à lire ma TTC en concour. Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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Jean Calbrix · il y a
Une migration qui finit heureusement bien contrairement à celle de Mumba pour laquelle j'ai écrit un sonnet !
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Lélie de Lancey · il y a
Quel texte ! Quelle histoire ! C'est prenant, comme cette illusion de destin entretenue par ces cruelles Mmes Betsy ou Betty. C'est un récit émouvant qui souligne la naïveté et l'innocence. Très fort.
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Jeanne Mazabraud · il y a
Très touchée, merci Lélie
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Artvic · il y a
Un magnifique texte qui m'a franchement bouleversé. L'émotion est palpable dans chaque mots, ça fait trembler le cœur !
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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci de cette émotion sincère
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A. Nardop · il y a
Merci de ce rappel. ne histoire qui finit bien pour toutes celles qui se terminent au fond de la Méditerranée ou au coin d'un chemin.
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Pascal Gos · il y a
Quelle plume ! vous nous brossez le personnage de Fatoumata avec précision et nous sommes happe par votre texte. Je vote et m'abonne.
Jeanne, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Jeanne Mazabraud · il y a
Merci !
J’Ai lu et approuvé votre conte de Noël

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