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Fausses notes ? Fausse note !

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Ontzie

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J'émerge du brouillard, affalée sur le canapé, jupe retroussée jusqu'à mi cuisses, mes jambes allumettes formant des angles bizarres, une chaussure à un pied, l'autre je ne sais où ; les lunettes posées en biais sur mon nez me donnent un look surréaliste et je vois le monde en mode Picasso, ce qui n'est pas si mal...
Et tout ce silence... Sauf ce gosse-là, oui, chez les voisins, qui s'escrime à jouer ses gammes sur un piano mal accordé... Exaspérant ! À quoi pensent ses parents ? À rien. D'ailleurs maintenant la télévision s'immisce dans leur vie, et la mienne par la même occasion... Les cloisons sont si minces ici. Eux ne peuvent pas ignorer ce qui se passe chez moi, enfin chez nous... « Pénalty » hurle le père, un « à table » aigu vient en écho. On se croirait invité dans la série Fais pas ci - fais pas ça !

Le flou environnant se dissipe. C'était ma journée de repos, seule à la maison. Les œufs cuisaient en faisant des bulles dans l'huile qui grésillait et je regardais distraitement fondre le fromage tissant sa toile autour des légumes découpés en cubes. Le calme jusqu'au moment où...
Il est entré, m'a observée sans rien dire, le regard éclairé d'une lueur de toute puissance, indescriptible, s'est approché lentement de moi comme un lion prêt à bouffer une gazelle et j'ai nettement vu la forme de sa main, sa large paume, perçu la vibration de l'air et puis ressenti le choc, la brûlure sur la joue. Sa putain de main ! J'ai atterri sur le canapé après un vol plané qui aurait pu rendre jaloux n’importe quel gardien de but d’équipe de foot. Ensuite il a poussé les chaises en les faisant crisser, a attrapé ses clés de voiture, son portefeuille, a claqué la porte derrière lui. Sans un mot, sans un regard. Non mais, qui c'est le maître ! C'était inscrit sur son front !

J'ai mis de longues minutes à reprendre pied. Au fond de la poêle, le mélange avait brûlé. Tant pis, tant mieux ? Les gammes ont repris de l'autre côté du mur ; se sont-elles jamais arrêtées ? Et toujours ces fausses notes au même endroit... Faudrait faire quelque chose, quand même !
Je sens la vie monter en moi avec la force d'une vague puissante, une vraie déferlante, un raz de marée, que dis-je ? Un tsunami ! La rage a décuplé le petit peu d'énergie qui me restait. Trouver le grand sac de voyage du fond de l'armoire, le remplir de mes fringues préférées, de tout ce qui m'est nécessaire pour peindre et écrire : papiers, pinceaux, crayons, encres... Et puis vérifier les horaires de train, téléphoner à l'auberge « les Pyrénées » , isolée au pied des montagnes, retirer de l'argent du compte commun...

La voie de départ est affichée, la vibration de l'appareil qui composte mon billet à l'entrée du quai se propage le long de ma colonne vertébrale et vient mourir dans mon crâne de môme Piaf. J'éprouve un sentiment de liberté absolue en accomplissant ce geste si simple, tellement anodin.
Le compartiment est calme. Ouf ! Pas d'enfant qui crie, pas de vieux qui ronfle bouche ouverte, et surtout pas d'homme d'affaires qui passe des appels au mépris des consignes, en parlant fort pour montrer son importance. Me suis assise côté fenêtre dans le sens de la marche, avec sur mes genoux un sac de voyage rouge et ce qu'il me reste de ma vie d'avant. Le train prend de la vitesse, les trépidations s'accentuent, le paysage défile en accéléré, et de l'autre côté de la vitre, le monde glisse, se brouille, se liquéfie : des immeubles gris, des pavillons de banlieue, il ne reste que des traînées horizontales. Mes yeux ne peuvent plus suivre le mouvement. Alors j'abaisse mes paupières, fermant ainsi la frontière entre le monde et moi. Je sombre, musique dans les oreilles. Un TGV passe en trombe, en sens inverse, faisant trembler les structures d'acier du wagon et me réveille en sursaut. Une mèche de cheveux a coulé le long de ma joue, je la relève du bout de l'index, dévoilant mon regard qui doit ressembler à celui de Cosette chez les Thénardier. Peux pas mieux faire pour l'instant ! De la main droite, j'effleure avec prudence mon visage, j'esquisse une grimace lorsque mes doigts atteignent ma pommette tuméfiée, tandis que mon téléphone vibre dans ma poche : dix messages en attente – supplications, déclarations, regrets, menaces...
Et alors ? J'ai remis les compteurs-électricité-gaz-eau et celui de ma vie à zéro : je suis partie. Oui, sans écrire une ligne, sans laver la poêle sale, en laissant une moitié de poivron, un morceau de tomate sur la planche à découper, des déchets dans l'évier et, bien en vue la copie de résiliation du contrat de location de l'appartement...

Fallait pas qu'il lève sa putain de main sur moi !

PRIX

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Yoann Bruyères · il y a
Bien écrit et prenant !
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Ontzie · il y a
Merci pour cette lecture et l'appréciation.
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Perle Vallens · il y a
Pulsion de vie et révolte salutaire, je rejoins Soledad, ça sonne juste et ça prend aux tripes
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Ontzie · il y a
Oui ...Certaines femmes (il y a aussi des hommes battus, mais moins nombreux semble t il) arrivent à trouver la force de se révolter. Et tant mieux !
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Utilisateur désactivé · il y a
Un court qui a l'aisance de se lire d'une traite, une belle histoire sur de fausses notes +
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Ontzie · il y a
Comme quoi, la musique n'adoucit pas toujours les mœurs...
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Soledad · il y a
Je suis très sensible à votre texte que je découvre, ce soir, par hasard... Une histoire de la vraie vie, le quotidien, la violence qu'on n'a pas envie d'excuser, et la pulsion de vie qui gagne. Vos mots sonnent vrai, juste....
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Ontzie · il y a
Merci pour ces réflexions. La violence au quotidien ici physique, ailleurs psychologique et plus sournoise...
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Ecrivanne · il y a
Tout est dit et bien dit!
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Ecrivanne · il y a
Tout est dit et bien écrit! Bravo!
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Ontzie · il y a
Merci Ecrivanne !
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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour Ontzie ! Je vote pour votre texte : bien écrit, il m'a tenue en haleine jusqu'au bout. Il mérite mon vote. Je suis déçue de le découvrir aussi tardivement. Je ne sais pas lire sur le site : je lis en tous sens...
Si le cœur vous dit, je vous invite sur ma page : "le coq et l'oie", poème/fable, est en compétition pour cet été. A bientôt, peut-être. Marie.

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Ontzie · il y a
Merci Marie. Oui moi aussi je lis un peu dans tout les sens... Cela permet aussi de découvrir de beaux textes . Je ne manquerai pas de passer vous lire, en fin de semaine.
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Utilisateur désactivé · il y a
Bien sûr, se dit-on à la fin. Un texte écrit avec des mots simples, on ne peut se demander quelles sont les raisons de cette gifle, peut-être une autre histoire ?
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Ontzie · il y a
Merci pour les appréciations. Malheureusement dans ces cas là, les gifles sont souvent sans raison !
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Nadine Gazonneau · il y a
Très bon texte et par ailleurs l'écriture est agréable et limpide. +1 de la part de Tilee auteur de "transparence" poésie.
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Ontzie · il y a
Merci pour la lecture et le vote . Je vais découvrir vos écrits ! :-)
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Yèle · il y a
Un texte connu mais que je relis avec plaisir. J'espère que ton roman est bien parti? Amitiés
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Ontzie · il y a
Merci Yèle ! Je te mets un message perso. Amitiés
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