Farceur

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L'impact des gouttes sur le métal ne faisait aucun bruit. Comme dans un ralenti flouté de film surréaliste le trop-plein de ma gouttière s'écrasait en molles éclaboussures sur l'acier sale de la rambarde du balcon.

C’était un matin de juin, pluvieux, moite... Encore engourdi de sommeil, je promenais mon regard embrumé sur la porte-fenêtre entrebâillée face à mon lit. Un chat roux bondit alors dans ma chambre et atterrit à mes pieds. Mû par un réflexe imbécile, je lui demandai :
- Salut le chat. Pas trop chaud aujourd’hui ?
- Bistarouille ! Plus chaud j’ai jamais vu !
- Oh, quand même, j....!!! Merde !
Instinctivement, je clignai des yeux... Je n’avais pas bu, pas fumé, pas abusé de tranquillisant et me sentais en possession de tous mes moyens. Ce court bilan effectué, je repris cette absurde conversation :
- Pardon, c’est bien vous qui avez parlé ?
- Ben oui. Tu vois quelqu’un d’autre ici ?
Bien forcé d’admettre le bien-fondé de sa remarque j'acquiesçai. Il reprit la parole.
- T’en fais pas mon pote. C’est bien avec moi que tu causes. Faut pas te frapper c’est normal. J’avais un avis un peu différent.
- En réalité je ne suis pas réellement un chat et c’est pour cela que je parle et si t’avais quelque chose à boire, on pourrait s’installer peinard et en causer ensemble. Tu veux bien ?
Au point où j’en étais ! Deux bières plus tard, je m’asseyais en tailleur sur mon lit. Il but avec un apparent plaisir (un chat qui boit de la bière !) puis vint s’allonger sur la couette, à mon côté.

Durant plusieurs minutes, il se tut, se contentant de s'étirer comme un vulgaire matou. Sur le coup j’en fus presque surpris, mais l’accalmie ne dura pas : le bavard rota un bon coup, se lécha voluptueusement les babines et reprit la parole.
- Bon, je crois que le moment est venu de te fournir quelques explications. Tu vas voir, tu vas pernufler peinard.
- Pernu... quoi ?
- Ah oui, excuse, j’ai tendance à oublier que tu n’es qu’un homme. Pernufler c’est piger, comprendre, quoi. Tu saisis ?
- Pas vraiment !
En fait la situation m’échappait totalement et j’espérais, sans trop y croire, qu’il allait me fournir assez d’éléments pour m’éviter de sombrer dans la folie. Il reprit !
- Tu vois bonhomme, non seulement je ne suis pas vraiment un chat, mais en plus je suis recherché parce que j’aime bien les gens comme toi et que j’ai décidé d'aider la race humaine. Malheureusement il y a des esprits chagrins qui n’apprécient pas mon initiative.
Ce qu'on appelle une histoire de fou !
- O.K., mais pourquoi me dire ça à moi ?
- Je t’ai choisi parce que tu es journaliste. J’ai pensé que ça te donnerait plus de facilités pour alerter la population.
- Et de quoi au juste ?
- J’y viens. Mes congénères et moi venons de Soltria, c’est un monde situé à mille années- lumières de votre système. Nous sommes arrivés sur terre il y a environ un an et...
De mieux en mieux ! Quelques milliards de questions se bousculaient sous mon crâne.
- Mais combien êtes-vous ?
- Deux mille.
- Et tu peux m’expliquer ce que nous avons à redouter de quelques chats.
- En fait mon pote, je suis le seul chat !
- Et les autres , ils ressemblent à quoi ?
- Ils ont pris une apparence humaine et ils me recherchent pour me supprimer.
- Et je suppose qu’ils ont une bonne raison pour ça.
- Pas qu’une. Chez moi j’étais un hors la loi. Je dirigeais un petit groupe de résistants au pouvoir en place. Nous voulions établir un système proche de votre démocratie. Malheureusement, l’empereur, Rugor 17, ne l’entendait pas de cette oreille et j’ai dû emprunter le chemin de la clandestinité.
Comme je n'y comprenais strictement rien, je dis :
- Je crois saisir l’essentiel, mais une chose me chiffonne encore : qu’est ce que vous êtes venus faire sur la terre ?
- Depuis quelques années, notre planète dérive vers notre soleil et la chaleur y devient insupportable. Après de longues recherches, nos savants ont découvert que la terre serait idéale pour notre race. Globalement notre première apparence est la vôtre. Nous sommes des humanoïdes. Bref, il fut décidé de vous envoyer des espions pour étudier les possibilités d’invasion. Mes amis et moi-même prônons plutôt une visite amicale contrairement au gouvernement qui envisage de supprimer ta race pour la remplacer par la nôtre.
Je ne sais toujours pas pourquoi, mais je commençai à le croire.
- Et pourquoi êtes-vous ici avec vos ennemis ?
- J’ai été désigné pour vous prévenir, mais j’ai du choisir une apparence anodine et d’un volume restreint pour pouvoir me cacher sur le vaisseau qui nous a amenés et me fondre dans le paysage. Notre science nous permet ce genre d’opération. Le problème c’est que mes compagnons de voyage ont découvert le subterfuge et qu’ils me traquent pour m’éliminer avant que je puisse informer votre gouvernement. La tête de chat du “Farceur” est mise à prix.
- Du “Farceur” ?
- C’est mon surnom dans la clandestinité. Cela correspond à mon caractère enjoué, à mon sens de l’humour.
Et il se mit à sourire. Du moins, je sentais, je devinais son amusement, moqueur, feutré, félin. Difficile de décrire un sourire de chat. C’est une forme de gaieté un peu piquante qui pétille dans le regard.
Il reprit son air sérieux :
- Alors, es-tu prêt à m’aider ?
Pas certain d’avoir le choix, j’acceptai. Il bondit sur mes genoux et ronronna comme un bon gros matou qu’il était quand même.

Ma mission était simple. Il suffisait que j'obtienne un rendez-vous en privé avec le Président des États-Unis et il lui expliquerait par le menu la menace qui planait sur la race humaine. Pour aider Farceur, je pris contact avec un sénateur de mes relations qui n'avait rien à me refuser, et en quelques jours, j'obtins le rendez-vous avec notre bien aimé dirigeant.

Le jour J, habillé sobrement et rasé de près, je me présentai au poste de garde de la Maison-Blanche portant un panier où s'était installé mon félin préféré. Je fus identifié, contrôlé et fouillé puis l'un des cerbères m'accompagna jusqu'à une salle d'attente située à proximité du bureau ovale. Farceur, ronronnant dans sa boite, semblait satisfait.
Pour ma part je me sentais un peu ridicule d'avoir demandé une entrevue avec le Président pour qu'un chat lui parle de l'invasion et de l'asservissement imminents de la Terre. Si c'était un cauchemar, j'allais me réveiller, sinon...

Un domestique interrompit mes réflexions :
- Monsieur Goyman, si vous voulez bien me suivre.
J'obtempérai mon panier sous le bras, et lui emboîtai le pas dans un long couloir menant à une porte de chêne qui s'ouvrit devant nous.

Assis derrière le bureau présidentiel, Jim Whatford, me fit signe d'approcher :
- Entrez, monsieur Goyman, asseyez-vous.
Je bafouillai un vague merci et m'affalai dans un large fauteuil en cuir. Il reprit la parole.
- Mon ami le Sénateur Douglas m'a extorqué ce rendez-vous et je n'ai pas trop apprécié, mais je lui devais un service... bref, vous avez de graves révélations à me faire et un chat qui parle vous accompagne. Je tiens toutefois à vous préciser que s'il s'agit d'une plaisanterie, ce que je pense personnellement, je vous promets que les membres de mon service de sécurité prendront soin de vous et que vous n'êtes pas près de sortir de la prison d'État où ils vous enverront. Suis-je assez clair ?
Il venait de me dire ça sur le ton aimable de la conversation, mais son regard excédé donnait du poids à ses menaces. Je déglutis péniblement et fit sortir Farceur de son panier.
- À toi de jouer, compagnon, et sois persuasif !
Le chat bondit sur le bureau du Président et se planta devant lui. Puis il se coucha délicatement sur le côté et entreprit de se lécher consciencieusement les pattes. Enfin, il miaula !
Je sursautai ! Il se retourna et m'adressa un regard malicieux et je compris aussitôt pourquoi on l'appelait Farceur.

Pris de panique devant l'air furieux du Président, je me mis à bégayer :
- Farceur ne miaule pas, jamais... jamais, il n'a miaulé, il ne sait pas miauler ! Je ne comprends pas, ce n'est pas possible, je...

Écrit le 21 mars 2017, maison d'arrêt de St Quentin.

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Elena Hristova · il y a
C'est la première fois que je vois un chat miauleur faire autant de l'effet. Si en plus le président lui-même en est si affecté..
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Philippe Goyon · il y a
Joli !
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
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Keith Simmonds · il y a
BRavo pour ce BEau texte si bien ecrit...mes votes au maximum...MErci de Vanir soutenir mon Kidnapping.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai apprécié l'histoire. Quel farceur ! J'ai voté au maximum de mes possibilités, soit +5. Je vous souhaite évidemment bonne chance.
Si vous voulez me lire : " Maudit roman". Bonne soirée !,

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Philshycat · il y a
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Chantane P. · il y a
j'adore ! mon vote, +4 mon maximum
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Philippe Goyon · il y a
Merci, c'est très gentil.
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Aubry Françon · il y a
J'ai adoré le ton décalé et que dire de la chute ! Une fable moderne à consommer sans modération. Bravo Philippe !
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Arlo G · il y a
Tout simplement excellent. J'adore l'idée de ce chat venu d'une autre planète et dont le sens de l'humour n'a pas de limite . Bravo. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne journée à vous.
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Abi Allano · il y a
Un texte bien mené et surréaliste. Hilarant. J'ai imaginé la tête du président...Bravo. Mes votes.