Fantasme

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Image de Automne 2012
Lorsque j'étais plus petite, j'avais des copains-monstres qui se gaussaient dans ma tête. Ils me soufflaient des comptines et j'essayais de raconter leurs grandes mains, la flamme d'une bougie qui leur faisait des ombres rigolotes sur les draps ou encore, l'odeur un peu chaude que leurs narines soufflaient par intermittence et faisait de la buée entre mes cils. J'ai su apprécier leur compagnie, elle me faisait gouter l'arôme presque trop sucré de la solitude. Mais depuis que je suis tombée amoureuse, j'ai le spectre du garçon aux yeux vides qui fait de la corde à sauter derrière mon oreille. Et ce, en permanence. Mon terrible amoureux a dévoré mes pauvres locataires : il s'agit désormais d'un éternel tête-à-tête.

Aujourd'hui, je rêve debout, couchée, assise, ou même le bras et la jambe gauche tordus. Par tous les temps, en tous les lieux. Il m'est arrivé le mois dernier de m'endormir à la bibliothèque, c'est dire. En ces moments-là, ces moments choisis, je tourne des milliers de fois dans ma caboche (dans un sens, dans l'autre, à l'envers et à l'endroit) une seule idée. Cette idée, fixe et malléable, ou plutôt non, mobile et immobile à la fois, unique et multiple, une frénétique fantasmagorie, elle vrille jusqu'à ce qu'elle transpire l'obsession. Tout se passe là-haut, dans mon terminal encé-phallique - puisqu'il est question ici d'extrémités entremêlées - sous mes cheveux dénoués.

C’est un scénario bien rôdé, et malgré quelques fantaisies qui traînent ici et là, quelque fois, comme d’inoffensifs moutons de poussière sous le lit, le déroulement de la bobine qui me passe derrière les yeux est somme toute relativement constant. Cela commence ainsi :

Il me semble que c’est un soir gris et sale – il y a une odeur de pluie, ou peut-être un bruit de flaque : j’ignore si c’est l’été, et si le parfum est celui de la pluie sur le macadam encore chaud de la journée, ou celui des cadavres feuille-humus qui pourrissent sur le trottoir, fin novembre. J’imagine que cela importe peu. Je suis dans une arrière-cour, une impasse, peut-être. Dans tous les cas, c’est à l’extérieur, condition nécessaire à ce que mon amoureux, sans autorisation aucune, vienne fondre sur moi, tel un vampire, et m’engloutisse toute crue et toute salée par mes larmes de peur.

Nota Bene : Même si l’obscurité nous recouvre, il faut bien se représenter que bleu est la couleur du fantasme, car le fantasme est froid et humide. J’y tiens. Pour tout vous dire, bleu est devenue la couleur du fantasme parce que bleus ses yeux, bleues les veines-racines sur ses bras, bleues ses énormes dents qui rient et crient dans son énorme bouche : « Je vais te manger ! » et bleue la mer tout au fond de son nombril.
Bleus les coups qui ont plu/couru sur ses jambes. Aussi, oui.

Bien entendu, c'est un corps délicieux. Peut-être un peu trop maigre puisque l'os iliaque saillit sous les doigts, sous les caresses. Peut-être un peu trop pâle puisque l'on peut suivre sous la peau les autoroutes des veines. Peut-être un peu trop grand, aussi. Peut-être un peu dégingandé, peut-être carrément tordu ! Certainement et sans nul doute, parfait, puisque ces adorables défauts en font et mon double et mon opposé, en bref, celui que je veux, celui que je rêve - mon fantasme, ma fantaisie.
J'ai lu d'un personnage secondaire qu'il avait des papillons aux ailes bleues-grises qui se débattaient derrière son regard. L'image m'obsède ; c'est pourquoi, maîtresse du figurant, je dépose des chenilles qui grandiront dans son crâne. Même s'il n'ouvre jamais assez grand les yeux pour qu'on en établisse la couleur sans qu’aucune hésitation ne soit permise, je patiente jusqu'au jour où elles sortiront de leur chrysalide en lui baisant doucement les paupières.

Il convient de pratiquer maintenant-tout-de-suite, une ellipse : la pellicule est coupée et recollée – on ne sait pas ce qu’il s’est passé entre-temps et d’ailleurs d’aucuns avoueront sans doute qu’ils n’en ont que faire : la plèbe a parlé (mon désir aussi) : de l’action, que diable !

Le corps à corps est visqueux, et s’enivre de fluides miscibles – ça n’est pas ce qu’on appellerait « joli à voir ». Mais dieu, qu’est-ce que c’est bon ! La bande-son enregistre mugissements et rugissements, mais les haleines étant partagées, on ne saurait en distinguer les auteurs, pas plus qu’on ne saurait dire où commence la plainte et où se termine le délice. De visu, l’on croirait distinguer l’étreinte d’un spectre avec – ne cherchons pas de termes flatteurs ou la gentille métaphore – une femelle lambda. En effet, son corps éthéré rappelle celui d’un fantôme, comme la chimère que l’on a tous, timide et recroquevillée sous forme de graine, rangée soigneusement quelque part entre nos deux oreilles, certainement dans le coffre à jouets qu’on n’ouvre plus depuis qu’on a grandi. C’est bien entendu un halo de mystère qui l’enveloppe, une aura aussi froide et humide que le fantasme, qui ne va pas sans rappeler un brouillard, lui aussi gris et sale. Mon amoureux est tout en transparence, ses cheveux d’un blond affadi voire gris cendre en certains endroits font jouer la faible lumière qui, au vu du décor que j’ai soigneusement mis en place, vient de je-ne-sais-où.

On dirait un nuage.

Mais alors, je ressens comme un pincement au cœur : moi, je veux dire celle qui, rêvant, assiste impuissante au spectacle (la bobine, qui se déroule, devant mes yeux, etc.). J’en viens à douter que la projection que je fais de moi puisse le toucher, le saisir, le prendre. Certainement que mon nez et mes sourcils se froncent de dépit, et c’est à ce moment-là que, comme réagissant à un signal, le pantin désarticulé, tordu et décoloré s’anime une dernière fois et me laisse : grise et sale, froide et humide, comme la nuit, comme son brouillard.

Je conviens que c’en est quelque peu décevant, mais c’est sur cette note que se termine le rêve – cela me laisse un sale goût à l’intérieur des joues – je me réveille. C’est un mauvais film, quelque part impossible à assumer, à dire, mais fort heureusement il est en sécurité dans la boîte en os poli de mon crâne qui me permet de flirter avec la réalité plus colorée et plus polie, justement.

La seule question qu’il reste à poser alors que je m’éveille et m’étire, c’est celle de la couleur de ses yeux quand il me regarde m’éloigner.

8

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Image de Alain Albaric
Alain Albaric · il y a
"Grise et sale, froide et humide"... Vraiment ?
Image de Marie Marchal
Marie Marchal · il y a
Deux ans plus tard :)

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