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Fantaisie en noir mineur

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Plan général. Appartement miteux. Canapé-lit défoncé. Morceaux de chips partout. Moquette amochée, élimée, défraîchie, déchirée. Télé qui hurle. Voisins qui frappent aux cloisons trop fines.
Une odeur de gravillon monte depuis l'autre côté du parc.
Plan moyen : Un homme? Une femme? affalé(e) sur le canapé ronfle la bouche ouverte, la bave dégouline du coin de cette béance. T-shirt dégueu. Sauce tomate ou sang?
Quelqu'un sonne à la porte.
L'avachi(e) n'entend rien.
La personne qui a sonné entre dans l'appartement en crochetant la serrure.
Chaos.
Il fait sombre. Les persiennes sont baissées.
Gros plan. Dans la cuisine, les assiettes s'entassent, l'évier déborde, les casseroles aux restes agglomérés s'empilent en un échafaudage instable sur la paillasse.
Un micro-onde baye sur la table de la cuisine en formica bleu. Un reste de raviolis explosés en a redécoré les parois.
De l'extérieur aucun bruit ne vient atteindre les rêves mystiques du dormeur (de la dormeuse?).
Qui est cette personne qui vient rendre visite à l'épave humaine que rien ne semble pouvoir perturber?
Il ou elle marche d'un pas feutré. Il ou elle ne veut pas réveiller ou déranger la loque. Il ou elle coupe le son avec la télécommande à moitié tombée de la main de la carcasse ruinée toujours molle et inanimée.
Le paquet de chips est tombé depuis longtemps par terre. Les lumières de la boîte à image clignotent à une vitesse folle. C'est psychédélique. Sans le son, mais avec la chaleur moite d'un été louisianais, les plans rapprochés et lumineux hypnotisent le spectateur involontaire qui pourrait se laissait prendre au jeu si son intention n'était portée vers un seul but.
"Miaou?"
"Pas vraiment ce à quoi je m'attendais", murmure-t-il. Sa voix grave l'a trahi: indubitablement, il s'agit d'un être de genre masculin (à moins qu'il ne s'agisse d'une fumeuse...) qui ajoute à l'intention du matou:
"Pauvre petite chose... On ne te donne rien ici?"
La boule de poils renifle les chips par terre. S'en détourne dédaigneuse. Prend la direction de la cuisine.
"Je te suis. On va essayer de te trouver quelque chose."
Plan de coupe. Les portes des placards claquent dans la cuisine.
La ruine sur le canapé grogne, se retourne et se rendort.
Chaton reçoit une pâtée. Le bonheur. Il ronronne tout en dégustant un festin qu'il n'a eu depuis longtemps.
"Miaou?"
"T'as soif maintenant?"
Le chat qui semble comprendre saute sur un bout du plan de travail inoccupé et manœuvre entre les plats en tout genre sans en renverser un avant d'atteindre le robinet.
Un bol à peu près propre. Le robinet coule et laisse passer un mince filet d'eau. Le double du bonheur!
Laissant le chat à sa délectation, "Voix grave" retourne dans le salon et s'assoit sur la table basse en prenant bien soin de virer tout ce qui semble écrasé ou susceptible de salir son pantalon.
Il attend.
Le chat décide que piquer un roupillon sur la loque (à terre) de l'appartement est une excellente idée.
Le chat se couche sur ses jambes et ronronne comme un petit moteur. Il commence par malaxer, triturer puis pétrir avant de faire sa toilette puis de s'installer en boule. L'opération dure un bon quart d'heure. L'observation, elle, dure encore plus longtemps. Une bonne partie de la nuit.
Pas de lumière à l'extérieur à part un lampadaire jaunâtre qui passe entre les persiennes. Pas un bruit si ce n'est le passage irrégulier d'une voiture. Un léger courant d'air rafraîchit en passant par la fenêtre entrouverte. Pas de clim' pour aider. Il faut jouer avec les différences de températures minimes d'un côté et de l'autre de l'appartement pour supporter la moiteur.
La loque se réveille doucement, insensible au regard perçant posé sur elle. Elle ne s'attend certainement pas à de la visite directement chez elle, devant son canapé. Elle a bien fermé sa porte. Mais un visiteur habile avec quelques pics se joue de ce genre de sécurité. L'époque des ouvertures à empreintes digitales n'a pas encore fait son chemin jusqu'ici.
"On avait un deal!" se plaint-elle lorsqu'elle reconnait son scrutateur.
"Tu te prends pour qui? Regarde ce foutoir! Et puis, non ce n'est pas un deal, non... plutôt un arrangement ou un accord. C'est ce qu'on dit en bon français. Deal est un affreux mot anglais qui en plus fait penser aux vendeurs de drogue. Donc, je suis venu te voir pour cause de rupture de contrat. Il va falloir qu'on tchatche tous les deux. Ou plutôt, qu'on discute en bon français bien de chez nous."
C'est la première fois qu'elle en entend autant sortir de cette bouche avec cette voix si sombre.
"J'avais dit que j'aiderai, pas que je ferai tout le boulot ! C'est pour ça que je suis partie."
"Et c'est pour ça que je t'ai suivie et que je t'ai retrouvée."
Il y a comme une odeur de sang qui lui chatouille le nez. La loque n'ose pas encore bouger: le petit chat se tient si tranquille maintenant qu'un simple mouvement pourrait le faire s'enfuir. La loque sent bien que cette boule de poils est son dernier rempart contre l'intrus. Les excuses et les explications seront vaines. L'instinct du matou le fait pourtant se lever et filer dardar vers la fenêtre entrouverte. Là, il trouve l'escalier de secours et ne se fait pas prier pour l'emprunter, vers le haut. Il a rendez-vous avec la lune et peut-être une ou deux minettes du quartier. Tout sauf se trouver coincé entre ces deux tarés. Le tigre de poche n'a pas compris de quoi ils parlent, mais il a bien senti le peu de muscles mous de la loque se contracter de peur en entendant les paroles du visiteur de la nuit. Ce dernier regarde le raminagrobis partir avec regret. La présence du félin l'apaisait. Maintenant, il se sent un cran plus énervé que quelques minutes plus tôt. Il fixe son interlocuteur d'un regard noir et sans pitié il lui dit:
"N'essaie pas de la jouer à la plus fine avec moi. Je sais ce que nous avions conclu et je sais aussi que tu n'as pas accompli la moitié du travail pour lequel je t'ai employée."
La loque décide de se la jouer cool. Maintenant que le chat est parti, elle s'assoit sur le bord du canapé, prend une grande inspiration puis se lève brusquement. Le visiteur reste impassible, se lève aussi, met une main tranquille sur l'épaule de son vis-à-vis et la fait se rasseoir:
"Tu bouges pas d'là. J'reviens."
"Coupé!" crie le réalisateur.
Un assistant tend un mouchoir au visiteur en sueur qui se dirige vers la cuisine, met la bouilloire en route et fouille dans un placard pour trouver un sachet de thé.
Il se penche dans l'encadrement de la porte de la cuisine et lance: "Un ou deux sucres?"

PRIX

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Thèmes

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Virgo34 · il y a
Un bon récit où je ne me suis pas ennuyée...
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Jean Calbrix · il y a
Pour moi ce sera deux sucres ! Bravo, Audrey, pour votre texte bien glauque qui intrigue jusqu'à la chute qui fait bien rire. Je clique sur j'aime.
Je vous invite à une petite balade dans les dunes si vous avez le temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Potter · il y a
Super ton texte , j'ai bien aimé !!!!
N'hésite pas a venir me soutenir pour mon dessin finaliste : Poudlard

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Audrey Hutmacher-Cointet · il y a
Déjà fait ;-)
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Dranem · il y a
Quand je pense que je n'avais pas encore lu ce texte " court et noir" .... excellent ce "scénar" ! je vous invite sur les aventures de l'inspecteur Mastrassi... ça se passe à Lyon ... et prochainement sous les tropiques... suite à série noire :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/serie-noire-le-recit

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Audrey Hutmacher-Cointet · il y a
Merci bien. Je vais voir!
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Stella Clarie · il y a
Un récit très visuel, en accord avec le dénouement. Intéressant !
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Audrey Hutmacher-Cointet · il y a
Merci!
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Epicurien78 · il y a
Ah ah... Cet angle de la scène de film en cours de réalisation semble avoir inspiré quelques auteurs. Bien écrit... quelques petites choses à corriger mais léger ; une phrase curieuse cependant : "Le chat décide que piquer un roupillon sur la loque (à terre) de l'appartement est une excellente idée." ??
Allez, pour me faire pardonner ces petites remarques (néanmoins constructives :)) vous passerez bien prendre un Expresso sur ma page ? Je vous l'offre avec plaisir. Ah, je vous préviens, je l'ai fait très noir et très corsé. Venez-vite avant ce soir. Après, il sera froid...

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Audrey Hutmacher-Cointet · il y a
Je suis preneuse de remarques constructive! C'est un mauvais jeu de mots, je l'admets... (locataire) mais quel "noir" n'a pas son jeu de mots laids?
Je vais voir si je trouve 5 minutes pour un petit noir chez vous. C'est bien jusqu'à ce soir?

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Epicurien78 · il y a
Non ! Au temps pour moi ! Le jeu de mots est très bon. Maintenant que vous me le dites, je le vois (j'avais lu trop vite, et ne l'avais capté !).
5min ? Jamais je n'oserai prendre autant du précieux temps de mes lecteurs ! Pour mon café serré, 2 min vous suffiront... avant ce soir, en effet. Grand merci d'avance, chère Audrey :))

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Topscher Nelly · il y a
Votre titre m'a bien plu et le texte qui va avec m'a séduite. Mes voix
Mon texte vous plaira peut-être?

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Audrey Hutmacher-Cointet · il y a
Merci pour le vote!
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Luke38 · il y a
Et le chat il était prévu dans le scénario ou il se trouvait là par hasard?
Bravo!

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Audrey Hutmacher-Cointet · il y a
J'ai toujours (ou presque) un chat dans mes histoires et là je trouve qu'il s'intègre bien...
Tu participes?

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Aurélien Azam · il y a
J'aime beaucoup l'ambiance de ton texte, avec cette loque humaine qui fait si vrai que nature, et au final plus vrai que réel à la manière d'un acteur... ^^ Le titre de ton récit - très accrocheur qui plus est - résume bien cette impression que l'intrigue sérieuse à la manière d'un bon polar n'est pas recherchée ici : nous sommes en quête d'une scène pour son esthétisme sur le vif, pour la déguster strate par strate assis tranquillement chez soi, paquet de pop corn à la main. Et ça c'est délectable !
Bravo et merci pour ce texte, Audrey :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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