Fait chier la mort

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Aujourd’hui, c’est samedi. On passe le week-end en famille, Franck, les enfants et moi. Il fait beau et, pour une fois, on n’a rien de prévu. Je sors sur la terrasse, le soleil dans les arbres donne vie aux jaunes, oranges et rouges. L’air matinal dans les narines, je respire. Je sers ma tasse chaude dans mes mains. Le vent a dû souffler cette nuit, il faudra balayer les feuilles. Quoique... Ça amusera les garçons. Rien ne presse.
Je range les quelques pots vides qui traînent encore, vestiges de l’été pas si lointain. A côté du coffre, je trouve la citrouille qu’on avait gardée pour Halloween. C’est ce soir, j’avais complètement oublié. Ah bah, voilà ce qu’on peut faire cet après-midi, tailler la citrouille, bonne idée. Ça va faire plaisir aux enfants. En plus, il me semble que ce sera la première pour Jules. La dernière que j’ai faite, Arthur avait demandé Spiderman, je me souviens. J’avais mon gros ventre de femme enceinte, pas facile. Je me demande ce qu’ils vont vouloir cette année.... Mais, et l’année dernière du coup ? Ah bah oui, non. On n’en a pas faite, j’étais à Paris. Papa était encore à l’hôpital. Il faisait beau aussi. Plus froid peut-être... Il est mort quand déjà ? Deux semaines après, je crois. C’est ça, oui. J’ai fait combien d’aller-retours? Je sais plus... J’ai l’impression d’avoir passé des mois dans le train. Pas le temps pour les citrouilles. Qu’est-ce que j’étais fatiguée ! On était tous fatigués, crevés. A bout. C’était seulement il y a un an ? Ça ne passe pas si vite finalement... Dis-donc elle est grosse celle-là, comment je vais la tailler ?
C’était en novembre aussi le Bataclan ?... Papa l’année dernière, Spiderman en 2016 et 2015, Ben et Fatime au Bataclan. Là aussi on était retournés à Paris en catastrophe. Pour les voir, les prendre dans nos bras. Les toucher. Sentir qu’ils étaient en vie. Et ne rien dire de notre peur à nous, parce qu’elle n’est rien comparée à la leur. Remercier le sort qui les a épargnés. Ou le destin. Ou la chance. On ne sait plus. Ça fait trois ans. Elle est grande cette citrouille, ça va me prendre du temps. Je ne sais même plus ce que j’avais utilisé l’année dernière pour la tailler. Non pas l’année dernière, l’année d’avant...
C’était quand? Le 15 novembre ? Non le 13. Le 13 novembre 2015. Et Nico, il est mort quand ? le 2 ? Oui c’est ça, le 2 décembre. Trois semaines après, quoi. Même pas. Et encore un train précipité. Pour Marseille cette fois. Retrouver ces gens que je n’avais pas vus depuis plus de dix ans. Une vie. Je crois que je ne vais pas la sculpter, pas envie. Arrêt cardiaque. Violent. On venait de remercier le Ciel d’avoir sauvé les potes, on se sentait vernis, bénis, protégés. Choqués mais à l’abri. Du coup, j’y ai pas cru à sa mort. D’ailleurs, je l’avais pas cru non plus le jour où il m’a dit qu’il était homosexuel. Ni le jour où il m’a dit qu’il avait le Sida. Alors sa mort.... Il y a des gens qui ne savent pas mentir, lui il disait mal la vérité faut croire. Il a bien fallu que je me réveille pourtant. Que j’accepte. Mais comment ? Ma mère, ma grand-mère, j’ai fait ce que j’ai pu. Même Papa. Ça restait logique. Pas facile mais ça avait un sens. Mais là ? On ne se voyait plus, aucune raison précise... la distance, nos vies. La mère de famille rangée et le dandy mondain. Incompatibles. Toutes ces années perdues. Irréparables. Comment vivre la mort d’un absent ? Comment légitimer le chagrin ?
Je les ai vus, tous, à l’enterrement. Les potes. Ceux de tous les jours. De toutes les nuits. J’en connais la plupart. Ils pleurent. Comment ils vont faire sans lui ? Un vide immense. Leur vie a changé pour de bon. Pas la mienne. Mes pleurs sont des regrets. C’est fini. Il ne connaîtra jamais mes enfants et mes enfants ne sauront pas qui il était. Morte avec lui, l’importance qu’il a pu avoir. Mon copain Nico. Ce nom sonnera creux pour eux. Le seul homme à mon enterrement de vie de jeune fille. C’est qui ça sur la photo ? J’sais pas, un pote de maman, sûrement.
Ils ne sauront pas qui il était, comme il était drôle, comme il était gentil. Mes années de théâtre, c’était avec lui. Les longues soirées à rire en imaginant l’avenir, c’était avec lui. Ils ne sauront pas que c’est lui qui m’a saisie par les épaules pour me redresser dans le hall de son immeuble quand je me suis effondrée, épuisée, à bout. On avait à peine vingt ans et c’était mon ami. Il m’appelait au petit matin quand il rentrait de boite et qu’il n’avait plus d’argent pour un taxi. Je lui ouvrais la porte et il allait se coucher alors que je partais à la fac. Tu claqueras la porte en sortant ! Et s’il était là quand je rentrais, je ramenais des croissants à cinq heures de l’après-midi et il me racontait ses déboires et les éphèbes de la veille. Il m’a connue avant que je ne connaisse Franck. Il a connu les débuts de notre grande histoire. Ça fait trois ans qu’il est mort et ça n’a rien changé à mon quotidien... Cette citrouille, je vais en faire quoi ? Elle va pourrir sur ma terrasse. Ça fait trois ans et il me manque tous les jours.
Dans deux semaines, je reprends un train pour Paris. Encore un. Ça fera un an que Papa est décédé. Je vais retrouver mes frères et sœurs et on va se souvenir. On va fêter les morts. J’ai la flemme de tailler cette putain de citrouille. Il y en a trop. Trop de citrouille, trop de morts. Et puis ces dernières années où tous ces gens ont cru bon de mourir, il y avait aussi la chimio d’Elodie. L’antichambre. La première et puis celle qui va reprendre. Deux ans après. Rechute. Comme les gosses qui courent en rigolant, qui croient échapper au chat ou au loup et qui trébuchent et se retrouvent par terre. Dans la boue. Rechute. Les genoux qui lâchent. Le bitume en pleine face. Rechute. Les citrouilles ne se transforment pas en carrosses, elles se transforment en putain de trains. Rechute.
Ce matin, mes morts sont trop nombreux. Et ça n’ira pas en s’arrangeant, je me dis. Ce matin, constat : ces cinq dernières années ont tué plus de gens que les trente premières de ma vie. J’en ai assez. Faut que ça cesse. Mais est-ce que ce n’est pas normal? Est-ce que ça va pas être comme ça jusqu’au bout maintenant ? De plus en plus. Jusqu’à ce que ce soit mon tour ? Regarder les autres tomber, un à un, tout en priant, moi, de rester debout. Le plus longtemps possible. Pour quoi ? Compter ? Jusqu’à ce qu’il y ait plus de morts que de vivants. Et on appellera ça de la chance. Vivre dans les souvenirs et les regrets. Voir jusqu’où je tiens, combien de morts je peux encaisser. Devenir folle, tout doucement. C’est ça qui m’attend ? Faudra bien que je m’habitue. Que je m’y fasse ! Facile à dire. Facile pour toi ! Hein, le mort ? Qui que tu sois. T’as pas eu à compter toi, t’es parti avant. Lâche ! Je trébuche sur cette satanée citrouille. Alors je lève le pied derrière moi, bien haut, et de toutes mes forces, je frappe. Pour l’éclater. La pulvériser. Finie la citrouille ! Fini Halloween ! Finis les morts ! Finis ! Paf !
Aïe ! La salope !! Je me suis cassé l’orteil, c’est sûr... Je regarde, je l’ai à peine amochée cette saleté. Coriace. Je me suis fait mal bordel. Je m’adosse au mur et lentement, je glisse. Vaincue. Les bras ballants et le cul par terre. L’impact de mon pied sur la citrouille a fait un trou. Juste un trou tout con. Les vivants continueront à mourir et la liste des morts à s’allonger. C’est comme ça. Je reste par terre sur le béton. J’en ai marre des morts. Je vais faire quoi de cette citrouille ? Soupir. J’entends la porte fenêtre qui glisse et les enfants arriver en rigolant. Maman ! Ils courent et se jettent sur moi. Attention, doucement, je me suis fait mal à l’orteil. Le plus petit fait un bisou à mon pied endolori. Ça fait du bien. Merci. Maman, on fait quoi aujourd’hui ? J’inspire. De la soupe de citrouille... et jouer dans les feuilles mortes. Et les voilà aussitôt qui foncent et sautent, heureux, dans le jaune, l’orange et le rouge. Nico avait raison : fait chier la mort, heureusement qu’il y a la vie.
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Samia.mbodong · il y a
Mais non elle ne fait pas chier la vie.
Bien sur qu'il y a des moment difficiles, mais s'il n'était pas là ce serait pas forcément mieux.
Allez vive la vie.
Bravo et merci
Samia

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Yannis Xuahcim · il y a
J’aime beaucoup, tant le fond que le style ! Merci pour ces 5 minutes de vie! Je t’embrasse
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Ismérie L. · il y a
Merci Yannis!
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Fa Time · il y a
Bravo Ismèrie
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Ismérie L. · il y a
Merci beaucoup!
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Laurent Mitchell · il y a
Époustouflant Ismerie, je découvre d’autres talents te concernant, certes intimement liés avec ton expérience théâtrale.
Je te découvre aussi un peu plus, Et ce court texte profond à cœur ouvert me donne envie de te connaître un peu plus.
La citrouiille comme un symbole exutoire, revenir aux valeurs essentielles, accepter les règles du jeu de notre humble existence, sublimer la vie, pour ne plus dire: « Fait chier la vie » bises à tous les 4

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Ismérie L. · il y a
Merci Laurent pour ces encouragements!
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Françoise Yablonsky · il y a
Bravo c’est superbe
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Ismérie L. · il y a
Merci beaucoup
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Sophie Fragnon · il y a
Quelle émotion , le sac et le resssac...les larmes qui coulent bravo!
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Ismérie L. · il y a
Merci pour ce commentaire!
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Fanny De Ferrières Yablon · il y a
Super texte magnifiquement et originalement tourné. Top Ismérie !
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Ismérie L. · il y a
Merci Fanny!
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Serge Yablonsky · il y a
Tres belle plume.
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Ismérie L. · il y a
Merci!
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As Bouras · il y a
Wow je découvre ton talent
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Ismérie L. · il y a
Merci!
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Esprit Libre · il y a
Vivement le prochain texte
une graine d auteur à germer
Je te découvre autrement
Bravo

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Ismérie L. · il y a
Merci!!