4
min

FAIT CHIER !

Image de Mercure

Mercure

302 lectures

148

Il pleut. Fait chier. Mon nez coule, mon imperméable me colle, mes chaussettes sont lourdes, chaque pas me donne l'impression de remuer un sac plein d'eau. Les rues puent. Les caniveaux, bouchés. Des ordures dégueulent des égouts. Ça sent la merde et la vieille pisse qu'on remue sous terre depuis l'installation des stations de ruissellement. Fait chier ! Les écolos ont toujours déblatéré des conneries, la Terre n'arriverait jamais à crever. L'atmosphère, quasi artificielle, stagne au-dessus des toits de la super-ville qui fait le tour du monde en vingt-quatre putains d'heures. J’arrive au bar. J'entre. Table douze. Je m’installe.
Il pleut trois cent quarante jours par an, résultat de l'effet de serre mécaniquement entretenu. On fait pleuvoir, ça vide le ciel, on chauffe fort les vingt cinq jours restants, les nuages reviennent. Il y a peut-être d'autres solutions pour maintenir notre atmosphère, mais je crois qu'on en a plus rien à foutre.
— Jackie !! Jackie !
— Oh ! Oh ! meugle-t-il avec ses grands airs de rien du tout, Jackie est un vieux garçon de comptoir à la con.
— Jackie, un double ferreux s'te plait !
Double ferreux, ma boisson préférée.
— Djenine ! Un double pour l'toqué à la douze !
Djenine, une androïde dernière génération toute choisie pour son arrière-train. Jackie est comme moi, bénévole, enfin j’crois. Aujourd’hui, on ne trouve plus de travail. Ni de chômage. Les robots font la sale besogne. Peut-être pour ça qu’on supporte encore le vieux monde. L’argent n’existe plus. On se fait chier. Jackie bosse aux services secondaires de restauration. Moi, pour la sécurité. Je tue en toute légalité. Souvent des androïdes défectueux. Les bons jours, rares, j’descends des guignols, ceux qui ont pris la peine maximale. Je tue beaucoup de gens, machines comme humains. Trois par semaine en moyenne, et sept ou huit pendant les vingt-cinq jours de chaleur. L’été, le soleil dissipe les esprits et les circuits imprimés. À force de ne plus voir la lumière on devient fou. Moi aussi ça me fait quelque chose. J’éprouve beaucoup de plaisir à tuer les jours d’été. J’aime ça parce que les contrats d’étés concernent souvent des vraies personnes.
Je ne supporte plus les androïdes. Plus intelligents, plus difficiles à coincer. Tu ne sais pas vraiment quand tu as tué une machine. La seule manière de savoir, c’est avec un couteau. Pas les mêmes tissus musculaires, synthétiques, moins souples, sang noir. On m’appelle quand un androïde sort des itinéraires de données, les registres des identités machines. Les réseaux de contrebandes revendent la carcasse sur le marché noir. Le robot finit dans des maisons closes, des milices armées, d’autres réseaux de fraude. Le gouvernement ne sait plus qui est qui. Pas mes histoires. Moi, j’arrive sur le terrain, couteau clarifié en main. Les armes à feu sont proscrites depuis les révolutions citoyennes. Le couteau clarifié, c’est pour l’immunité numérico biologique. Parce que les programmeurs sont malins, virus numériques. L’androïde, vérolé, devient impossible à tracer. Mais le couteau rompt les processus numériques, la mort n’est pas enregistrée par le système, les données sont conservées.
Dans le fond, ce qui m’emmerde, c’est de courir après un tas de ferraille. On ne sait jamais derrière qui on cavale. Moi j’en ai l’intuition suivant le comportement du fugitif. On s’en rend compte dès les premières secondes. Ça se passe dans les yeux. Ça doit venir de ma mère. Son regard. Quelque chose dans le fond de ses pupilles. Furtif. Discret. J’attendais devant la porte de l’appartement. Souvenir gravé. Mon éducation m’avait fait sonner avant d’entrer. Ma mère avait ouvert la porte, souriante. Puis elle avait vu le couteau dans ma main droite. Et elle m’avait regardé. Et elle avait compris. La commission des fraudes...
— ... ne t’a pas épargné maman.
Et moi je ne choisissais pas mes contrats. C’était ça ou la taule. J’avais reçu la fiche durant l’été. La lumière m’avait convaincu.
Le regard, c’est ce détail qui n’existe pas chez un androïde, la prise de conscience. Un genre de voile passager, un espèce d’obturateur qui cliquette dans l’trou des yeux. L’espoir qui point, boum ! boum ! dans le cœur, là, comme ça. Ce tressaillement reflex des paupières, les muscles avec relâchement du sphincter. Un frisson qui fait bouger les épaules, qui redresse, imperceptible. Et l’odeur de la peur ! La peur, cinglante, qui noue la gorge, tétanise, que ça vient même bouger dans l’ventre, hein ?! Y a comme un sursaut qui secoue tout le bazar, qui te susurre une idée derrière les oreilles. Courir ? Les humains ne fuient pas. Ils meurent avant d’être mort. Pas de tout ça avec une machine ! Fait chier !
— FAIT CHIER !
— Oh ! Oh ! Qu’est-ce qui t’arrive le merdeux !
— J’en ai marre Jackie ! FAIT CHIER !
— Quoi ? L’été te monte dans les turbines !
— Ouais. P’têtre bien, p’têtre que, enfin tu vois...
— Tu devrais t’lâcher un peu mon vieux. Tu bosses trop et pour pas un clou, rien !
Il a raison. Allez, lâche un peu mon gars, lâche. J’allais lâcher, mais mon graphone a vibré. Une notification, un nouveau contrat.
— Djenine ! L’toqué s’ronge ! Remets-y un double à la douze. Allez, mon vieux. J’sais bien qu’on vit dans un monde pourri, mais
— Ta gueule Jackie !
C’est l’été, et j’ai mon contrat de la journée devant moi ! Je relève la tête.
— Sers ! Sers-moi un verre Jackie. J’ai mon contrat !
Cible, masculine. Origine, non identifiée. Peine maximale. Cause, fraude étendue, contrebande d’alcool au double ferreux.
— Sers Jackie. Sers un autre !
— UN AUTRE DOUBLE FERREUX SUR LA DOUZE, DJENINA !! METS-Y !
— Sers, Jackie, sers !
J’enfile un, deux, trois verres. J’ai le cœur qui tambourine comme j’aime bien. Je pose sur la table un couteau clarifié. Je me lève. Je regarde Jackie avec un grand sourire.
— Oh ! Oh ! T’vas pas tuer ton client ici mon vieux !
J’attends un instant, et j’dis.
— Alors Jackie ?!
Je garde le sourire.
— Ça contrebande du ferreux double sur l’marché pas tellement légal légal ?!
C’est là ! Je plonge mon regard dans ses yeux. Les pupilles esquissent un mouvement. Je ne suis pas sûr. Se pourrait-il que Jackie soit... ? Le con ! Il se tire ! Comme un instinct chasseur, je bondis, crochète de la main la jambe grasse du Jackie qui s’étale alors sur le seuil de la porte. Les tables valdinguent, les clients paniquent, se ruent dehors. Mon excitation est telle que j’en oublie mon couteau. Le gros est à terre. Il bouge comme un verre. La Djenine, probablement programmée par un braconnier, me saute sur le dos, m’arrache les cheveux, mais mon attention reste braquée sur le Jackie qui râle comme un cochon génotransmuté. Vlan ! Il m’envoie un genou dans le bide. Coriace. Je riposte, coude, visage ! Il roule, raté. Voilà qu’il agite ses bras comme on se débarrasse des mouches à merde qu’on trouve à côté des chiottes « publics » — y a plus rien de public aujourd’hui — je ne trouve aucune ouverture. Je jette un poing, parties génitales, aucune réaction. Une angoisse m’étreint tout entier, se pourrait-il que Jackie soit..., mais je n’ai pas le temps d’y penser. Puis..., le temps ralentis, les cris alentours bourdonnent. Jackie rampe de désespoir. Je le tiens. La Djenine mord comme une bête. Je jubile, un humain bientôt crevé sous mes cuissots ! Je retourne le Jackie comme un vulgaire steak. Je me dresse, mains jointes. Et que je tape ! Rrrram ! Et que je tape ! Boouuum ! Et que je tape ! Shppplaf ! Et Shpplaffff, m’éclabousse le visage, j’en ai sur les dents. Je ferme les yeux. Respire. J’imagine avant de sentir..., j’imagine comme une odeur de sang. Je me perds dans mes fantasmes. Mais quelque chose me retient, une boucle, sonore...
— Err, err, err...
J’entends mal, m’accroche à mon rêve. Respire, comme une odeur de sang...
— Err, err, err...
— TA GUEULE JAC...
— Erreur système, erreur système !
Non... !
— FAAAIIIT CHIIIEEER !!!

PRIX

Image de 2018

Thème

Image de Très très court
148

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
C'est super bien écrit et cela regorge d'onomatopées savoureuses ce qui rend le texte très sensitif et bien vivant. Tout mon soutien avec plaisir!
Image de Mercure
Mercure · il y a
Merci beaucoup !
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
une ambiance futuriste...qui semble bien présente ! mes voix
je concoure aussi avec ' La rue du temps perdu '

Image de Mercure
Mercure · il y a
Merci pour votre soutient !
Image de Florent Paci
Florent Paci · il y a
Bien écrit et très imagé. J'aime votre style ;).
Image de Mercure
Mercure · il y a
Merci
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Très original en effet et efficace...Bravo Mercure :)
Image de Mercure
Mercure · il y a
En vous remerciant !
Image de LeClerc LeClerc
LeClerc LeClerc · il y a
+5 très originale ! Une pépite !
Image de Mercure
Mercure · il y a
Merci bien !
Image de Samou
Samou · il y a
+5 très bien
Image de Mercure
Mercure · il y a
Merci à vous Samou !
Image de Landry des Alpes
Landry des Alpes · il y a
SF noire et drôle
Bravo!

Image de Mercure
Mercure · il y a
Je vous remercie !
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Histoire originale, écriture efficace. Toutes mes voix.
Image de Mercure
Mercure · il y a
Un très grand merci à vous !
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Mais de rien ! Si cela vous dit, je vous invite à vous aventurer sur ma page et découvrir "Maréchal, nous voilà !"
Image de Mercure
Mercure · il y a
Avec grand plaisir !
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Dans ce monde futuriste, les scènes et les dialogues sont si réalistes qu'ils semblent se dérouler sous nos yeux . . . Votre style percutant et efficace m'a plu, à bientôt Mercure !
Image de Mercure
Mercure · il y a
P'têtre bien que ça existera..., j'espère pas... Merci à vous en tout cas !
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
mes votes .
Image de Mercure
Mercure · il y a
En vous remerciant !