Fais ce que tu as à faire

il y a
3 min
882
lectures
204
Qualifié

Née en France en 1984, j'ai toujours été passionnée par la littérature. A peine savais-je écrire que je rédigeais des poèmes pour ma famille. A 10 ans, je voulais déjà être écrivain, un  [+]

Image de Été 2018
« Fais ce que tu as à faire. »
Ses mots résonnent encore à mes oreilles. Plus de quinze ans après...

Cette situation, je l’avais déjà rencontrée, déjà vécue une bonne dizaine de fois dans mes trente-sept ans de vie. J’en conservais une certaine gêne, un jour ou deux. Puis, je continuais à avancer, sans jamais regarder en arrière. Sans regrets, ni remords. J’ai toujours regardé en avant.
Elle est la seule qui me fasse me retourner sur le passé. Cette femme que j’ai quittée il y a plus de quinze ans.
Je n’ai pas pensé une seule fois à elle, aux épreuves qu’elle devrait affronter seule. Je ne me suis pas demandé si elle le pourrait seulement, si je ne ferais pas mieux de rester et de l’aider. Je l’ai regardée droit dans les yeux et je lui ai dit : « Désolé, je ne peux pas. Je ne suis pas prêt. J’ai encore beaucoup de choses à faire. ».

Je me souviens de cette nuit comme si c’était hier. Pourtant, j’ai vécu tant de moments plus terribles et plus pénibles que cela. Mais c’est de cette nuit-là dont je me souviens le mieux.
Nous avions dîné en silence. Quelque chose semblait la préoccuper. Cependant, ce n’était pas un silence gêné qui avait accompagné notre repas. C’était un de ces silences complices, où chacun se repaît et se berce de la présence de l’autre. Je ne me rappelle pas de ce que nous avons fait après dîner. Nous avons vaqué à nos occupations respectives.
Soudain, elle m’a dit qu’il fallait que l’on parle. Qu’elle avait une nouvelle importante à m’annoncer. Je ne sais pas pourquoi, quelque chose dans le ton de sa voix m’a mis sur la défensive. Elle insistait pour que je m’asseye. J’ai refusé de le faire. Elle a pris un siège, sans mot dire. Elle a allumé une cigarette, dont elle a tiré quelques bouffées avec des gestes lents et gracieux. Elle me regardait en silence, l’air impassible. Ses yeux ne quittaient pas les miens. Elle donnait l’apparence de la paix, du calme, mais je pouvais voir qu’elle pondérait ses mots.
— Je suis enceinte, a-t-elle dit en écrasant sa cigarette.
C’est idiot, je m’en rends compte à présent, mais dans ce geste, j’ai vu la fin de ma vie telle que je l’avais toujours connue. Une vie aisée de plaisirs faciles.
— J’ai l’intention de le garder, a-t-elle ajouté.
Je ne l’ai pas supporté. Je ne voulais pas que tout s’arrête là. Alors, j’ai répondu ce qui m’est passé par la tête, sans réfléchir.
— Désolé, je ne peux pas. Je ne suis pas prêt. J’ai encore beaucoup de choses à faire.
Je ne saurais dire à quoi je m’étais attendu. Ce qui est sûr, c’est que ce n’était pas à sa réaction. Ou plutôt, son absence de réaction. Elle n’a pas cillé. Peut-être se doutait-elle déjà de ma réponse. Elle a continué à me fixer quelques instants. Puis elle a dit cette phrase qui me poursuit encore aujourd’hui :
— Fais ce que tu as à faire.
Et dans ses yeux, aucune colère, aucun reproche. Nulle larme. Uniquement de la résignation.

« Fais ce que tu as à faire. »
Ses mots me martelaient la tête.
Je suis parti. Je ne me suis pas attardé à discuter. Je n’ai pas cherché à savoir pourquoi elle me libérait si vite, sans combattre. J’ai pris mes jambes à mon cou. J’ai claqué la porte. Je l’ai rayée de ma vie et j’ai continué. Comme toujours, je suis allé de l’avant. Mais je n’ai jamais pu l’oublier.

Aujourd’hui, j’y pense encore plus que d’habitude. À elle... et à l’enfant. Qui est-il ? À quoi ressemble-t-il ? Je ne m’en suis jamais occupé, maintenant je veux savoir. Est-ce parce que j’ai vieilli ? Je l’ignore.
J’ai cherché cette femme que j’avais si mal traitée. Je ne l’ai jamais retrouvée.
Elle est partie. Personne n’a su, n’a voulu me dire où. Mais j’ai bien compris. Elle ne souhaite pas être trouvée. Pas par moi. Même si cela me brise le cœur, je respecterai cela. Je n’ai aucun droit sur elle ou sur son enfant. Et ceux que j’aurais pu avoir, je les ai perdus le soir où j’ai franchi le pas de la porte, sans un regard en arrière.

Je resterai donc là, à penser à ce qui aurait pu être et ne sera jamais, à cause de ma lâcheté. Je vivrai avec mes erreurs du passé et mes questions actuelles, qui ne trouveront jamais de réponses. Par ma faute. Je n’ai rien à lui reprocher. J’ai vécu en connaissance de cause. J’ai choisi de les ignorer.
Cette femme et son enfant seront mon éternel regret.
Je suis le seul à blâmer pour cela.

204

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Placardés

Cenicienta

Ils étaient là, tout près, Rémy le savait et priait pour que son frère et lui s’en sortent indemnes.
Ils étaient arrivés il y a deux heures et étaient passés au premier étage après... [+]