Faillible

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Dans son vaisseau spatial, il n’y a pas beaucoup de place, mais peu importe l’espace, la route est longue, Lob se trouve à des années-lumière de la destination prévue.
Le silence spatial est omniprésent, à l’intérieur du vaisseau flotte une atmosphère de non-pesanteur, mélangée dans l’air à une vague odeur de vieille pizza réchauffée. De loin, à travers le hublot, on distingue sur la droite plusieurs amas stellaires difficiles à identifier, peut-être une galaxie nouvelle, ou seulement quelques pulsars en pleine fusion chaotique. 
Lob a les yeux rivés sur la dizaine d’écrans de contrôle du vaisseau. Ses mains sont occupées à calibrer un complexe jeu de combinaisons quantiques. L’ordinateur central, grand métronome, mène à la baguette les déplacements à vitesse lumière + 2, de l’engin, capable de plus, bien bien +. L’orgasme frénétique des étoiles en fin de vie ou en début d’autre chose, rythme le mouvement global de l’univers. Le vaisseau en subit parfois quelques faibles secousses au passage. On maintient le cap, tout en évitant de pousser les manettes à fond du bolide intergalactique. Perdre un potentiel trop important de gravitation quantique à boucles ne serait pas très bon, voire même mauvais. Le trajet a été calculé d'une façon précise pour mener à bien la mission. Un aller- retour sans passer par des vitesses où tout peut s'emballer. Lob le sait, la tentation d’accélérer reste cependant grande. Beaucoup trop de précédents ces derniers temps, des trajets avec des distances de plus en plus grandes, des traversées semées d’embûches sidérales, des tempêtes cosmiques archi violentes faites de poussières et de gaz d’hydrogène. Depuis longtemps, le repos lui était devenu étranger.
J’avais pour ordre de lui donner une dernière mission importante, la dernière d’une longue série de tracasseries causée par la volonté toute-puissante de fluidifier l’espace-temps, de donner à la vie de nouveaux espaces de développement. La zone de propagation prévue était isolée et très lointaine de nous. À environ 4y2 milliards d’années-lumière de notre planète. Une si grande distance quantique pouvait représenter un risque de perdition, un point de non-retour était possible. Le danger pouvait être que l’aspiration d’un méga trou noir massif indétectable ne se mette à l’oeuvre par surprise alors que l’on file à toute vitesse. Car, à partir de la vitesse de la lumière, il devient techniquement très difficile de repérer ce genre de monstres spatiaux capables d’avaler toute matière, pour ne plus jamais la recracher, hormis au prix de se voir transformé en un masque d’information, miroir dénué de tout volume et de toute densité. Autant dire l’enfer éternel.
Pour autant, Lob ne se laisserait pas intimider, ça j’en étais sûr et certain. Il faisait partie d’un de ces fiefs avant-gardistes de l’expansion universelle programmée qui avait activement soutenu cette politique forcenée et mégalomane, depuis ses débuts dans les années 245y6800z+. J’avais surtout confiance en lui. Son esprit prenait à chaque mission remplie, une valeur supplémentaire à mes yeux, je l’estimais indéfaillible. Pour ma part, j’appliquais la règle donnée comme immuable de l’expansion, sans contrecarrer nullement à ses plans infinis. Je n’avais, malgré tout, jamais je crois, cessé de croire au fond de moi que tout ceci ne nous mènerait à rien de bon ; regrettant même parfois que le premier départ de notre peuple de sa planète ait eu lieu.
Pardonnez-moi, je divague. Revenons plutôt à Lob et à son arrivée, proche. Il filait à vive allure et n’était plus très loin d’approcher la galaxie que nous avions vulgairement nommée Milky Way suite aux nombreuses tâches blanches ressorties des premières recherches au laser quantomique. Lob regardait d’un oeil curieux cette approche inconnue. Quelques millièmes de secondes plus tard, et trois cents milliards de kilomètres plus avant, une énorme planète toute bleue, comme recouverte d’un immense océan surgit alors face au vaisseau, avant que celui-ci ne la dépasse en un rien de temps, tel un grand navire toute voile dehors. Il adressa un long regard à l’arrière, par la lunette placée au sommet du vaisseau, on pouvait encore la distinguer. Lob se dit qu’elle était magnifique et probablement vierge de toute vie pour avoir gardé une telle couleur, pure et uniforme sur l’ensemble de sa surface. À nouveau concentré sur les appareils de contrôle, il n’eut presque pas le temps d’apercevoir une nouvelle planète entourée d’étranges disques de roches. Aucune chance d’y trouver de la vie non plus.
Le bolide ralentit furieusement sa course comme le programme l’avait prédéterminé. Au loin, on distinguait en approche une petite planète à dominante de bleu. Il savait que c’était elle. La vitesse devenue bien trop raisonnable pour tout voyage interstellaire, avait pour effet de détendre enfin Lob, qui se retrouva même à sourire à la vue de son objectif.
Cette histoire aurait pu bien se terminer. Elle aurait dû même. Le contact avec Lob fut coupé à 13 h 30 du même jour. La jolie petite planète bleue était un mélange élégant de nuages, d’eau et de terres colorées se combinant en une danse thermique harmonieuse. La lumière de l’astre principal du système y venait taper la surface, et éclairer ces géographies de matières avec la juste mesure pour que la vie prenne. Telle était la libre traduction analytique de l’ordinateur central que les yeux pétillants de Lob évoquaient vivement. La bombe était prête à être lâchée. Elle contenait à peu près tout ce qu’il fallait d’éléments chimiques nécessaires à l’élaboration du but initial : impulser le mouvement complexe de la vie. Le vaisseau se mit un moment en position stationnaire au-dessus de nuages et d’un continent ferme, qu’une végétation dense recouvrait presque totalement. L’aspect de cette forêt surprit et subjugua Lob, qui prit les commandes de la manœuvre squeezant soudainement l’ordinateur. L’acte était évidemment interdit, j’en fus le premier averti. Mais, à cette distance de lui et du vaisseau, personne ne pouvait intervenir, ni l’en empêcher à vrai dire. Un ordre d’arrêt aurait mis 24 longues heures à parvenir jusqu’au vaisseau.
À l’aide d’une petite machine volante de substitution, il décida de descendre lui-même poser l’offrande chimique extraterrestre tout en lançant un dernier ordre qui, au-delà des indications de vol retour pour l’appareil, comprenait un message... Le dernier mot que nous reçûmes de lui indiquait : « Un peu d'air ».
Les ultimes images prises depuis l’ordinateur central du vaisseau, montrèrent le dérisoire bolide s’éloigner, puis, lentement bientôt disparaître au beau milieu d’une épaisse et très dense forêt verte, d’où provenait de nombreux bruits et cris de bêtes insoupçonnés. Le vaisseau spatial repartit aussi vite qu’il était arrivé, laissant Lob à son destin. Il fut destitué de son grade spatio-militaire et sa famille déshonorée pour haute trahison envers la cause d’expansion de la vie extra-planétaire.
Rien ne pouvait laisser présager chez lui qu’il en vint à un tel acte. Mais mon opinion sur son geste a bien évolué depuis. Je crois fermement aujourd’hui qu’il a poussé sa mission à un niveau supérieur. Qu’il a fait don de sa propre vie, pour rencontrer ce qu’il pensait apporter. En effet, pour la première fois, et après une multitude de missions sans succès, il venait enfin de trouver une planète où la vie s’était développée d’elle-même. Et son devoir était, coûte que coûte, de la découvrir, tout en témoignant de notre existence. Voilà ce qui l’anima, et le poussa à ne pas revenir. Je ne lui en ai donc jamais voulu. Même s'il avait outrepassé sa mission, il s'était en quelque sorte adjugé un repos bien mérité.

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Patrick Gibon · il y a
un très beau texte humainement ET qui me fait penser à la poétique de "chroniques martiennes" de Ray Bradury et sur les références scientifiques perchées pour la plupart des non informés (quantique, trous noirs, univers boucles etc.) au sublime film de Nolan, "interstellar' et avec une pointe d' "umour" anglais, aurait dit Jacques Vaché, bref une forte sympathique découverte en liaison avec votre vote discret sur un de mes textes -je vais systématiquement lire ceux qui m'ont lu, normal!- encore bravo et dans l'attente de nouveaux textes de votre part!
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M. Iraje · il y a
Au fond, il y a de la poésie dans la rigueur galactique, et tant qu'il y aura des étoiles, le rêve sera à portée de main.
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Ozias Eleke · il y a
Une très belle plume. J'ai aimé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Patrice Tepasso · il y a
Merci à vous !
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Patric, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Patrice Tepasso · il y a
Je vous remercie Gaelle. Votre commentaire me touche sincèrement. J’ai lu votre récit et vous ai laissé un mot. Bien à vous.
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DEBA WANDJI · il y a
Ce fut un délice de vous lire Patrice.

J'adhère et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Patrice Tepasso · il y a
Merci Deba !
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Eric diokel Ngom · il y a
BravoJ'ai bcp aimé. Un texte original et bien structuré .. un style fluide .. merci de consulter le mien avis et voté pour m'aider à progresser .
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Patrice Tepasso · il y a
Merci ! Et bravo à vous aussi. Bonne chance et continuez de rêver !
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Marie Francois · il y a
Un beau voyage dans les étoiles ! Votre récit est très bien mené et captivant. J'aime beaucoup.
Si vous avez 5 minutes, je vous invite à aller lire (et soutenir si vous l'aimez 😉) le texte d'une amie, en finale pour le prix 15-19 : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-nouvelle-vie
Merci et encore bravo !

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Patrice Tepasso · il y a
Merci beaucoup pour votre retour et la lecture heureuse. Je vais lire avec attention le texte pour le concours. :) Bien à vous.
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Lucile Lacombe · il y a
J'appréci beaucoup votre texte ! Il m'a mit des étoiles dans les yeux ! Vous avez mon soutient, bravo ! Si vous avez 1 minute, je vous laisse découvrir mon texte " la création du monde "https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-creation-du-monde-1
Je vous souhaite une bonne continuation !

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Patrice Tepasso · il y a
Merci Lucile ! Des étoiles dans les yeux valent mieux que de longs discours ;)... Je m'empresse de lire le vôtre.
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Utilisateur désactivé · il y a
toutes mes voies
svp votes pour moi !

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Sam Liebnitz · il y a
J'ai pris plaisir à vous lire Patrice, vous avez de très belles images. Continuez à écrire de jolis textes !
Si vous avez un instant, je vous invite à aller découvrir "Encore. Et encore.", qui est en compétition chez les 15-19 ans : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/encore-et-encore-2